La Chevelure

Publié le par Tamara

( Jeune fille se peignant, Renoir, 1894 )


J'ai choisi quelques extraits de La Chevelure,

mais si vous avez envie de la lire dans son

intégralité : un simple clic


 

Afin de pouvoir dire, en effet,

"l'Esprit de l'homme est capable de tout",

Surtout, surtout, lorsqu'il est question

de l'objet de son amour...


On sentait cet homme ravagé, rongé pas sa pensée, par une Pensée, comme un fruit par un ver. Sa Folie, son idée était là, dans cette tête obstinée, harcelante, dévorante. Elle mangeait le corps peu à peu. Elle, l’Invisible, l’Impalpable, l’Insaisissable, l’Immatérielle Idée minait la chair, buvait le sang.

 

Le médecin me dit : « Il est atteint de folie érotique et macabre. C’est une sorte de nécrophile. Il a d’ailleurs écrit son journal qui nous montre le plus clairement du monde la maladie de son esprit. Sa folie y est pour ainsi dire palpable.

 


Extraits du journal :

 

« Quelle singulière chose que la tentation ! on regarde un objet et, peu à peu, il vous séduit, vous trouble, vous envahit comme ferait un visage de femme. Son charme entre en vous, charme étrange qui vient de sa forme, de sa couleur, de sa physionomie de chose; et on l’aime déjà, on le désire, on le veut. Un besoin de possession vous gagne, besoin doux d’abord, comme timide, mais qui s’accroît, devient violent, irrésistible. »

 
 

Oui une chevelure, un énorme natte de cheveux blonds, presque roux, qui avait dû être coupés contre la peau, et liés par une corde d’or.

 

Je demeurai stupéfait, tremblant, troublé ! Un parfum presque insensible, si vieux qu’il semblait l’âme d’une odeur, s’envolait de ce tiroir mystérieux et de cette surprenante relique.

 

Je la pris, doucement, presque religieusement, et je la tirai de sa cachette. Aussitôt elle se déroula, répandant son flot doré qui tomba jusqu’à terre, épais et léger, souple et brillant comme la queue en feu d’une comète.

 

Une émotion étrange me saisit. Qu’était-ce que cela ? Quand ? comment ? pourquoi ces cheveux avaient-ils été enfermés dans ce meuble ? Quelle aventure, quel drame cachait ce souvenir ?

 

Qui les avait coupés ? un amant, un jour d’adieu ? un mari, un jour de vengeance ? ou bien celle qui les avait portés sur son front, un jour de désespoir ? Était-ce à l’heure d’entrer au cloître qu’on avait jeté là cette fortune d’amour, comme un gage laissé au monde des vivants ?


Était-ce à l’heure de la clouer dans la tombe, la jeune et belle morte, que celui qui l’adorait avait gardé la parure de sa tête, la seule chose qu’il pût conserver d’elle, la seule partie vivante de sa chair qui ne dût point pourrir, la seule qu’il pouvait aimer encore et caresser, et baiser dans ses rages de douleur ?

 
 

Dès que je rentrais, il fallait que je la visse et que je la maniasse. Je tournais la clef de l’armoire avec ce frémissement qu’on a en ouvrant la porte de la bien-aimée, car j’avais aux mains et au cœur un besoin confus, singulier, continu, sensuel de tremper mes doigts dans ce ruisseau charmant de cheveux morts. »

 

Je l’aimais ! oui, je l’aimais. Je ne pouvais plus me passer d’elle, ni rester une heure dans la revoir.

 

Et j’attendais… j’attendais… quoi ? Je ne le savais pas ? – Elle

 
 

Les morts reviennent ! Elle est venue. Oui, je l’ai vue, je l’ai tenue, je l’ai eue, telle qu’elle était vibrante autrefois, grande, blonde, grasse, les seins froids, la hanche en forme de lyre; et j’ai parcouru de mes caresses cette ligne ondulante et divine qui va de la gorge aux pieds en suivant toutes les courbes de la chair.

 

Oui je l’ai eue, tous les jours, toutes les nuits. Elle est revenue, la Morte, la belle Morte, l’Adorable, la Mystérieuse, l’Inconnue, toutes les nuits.

 
 

Je l’ai emportée avec moi toujours, partout. Je l’ai promenée par la ville comme ma femme, et conduite au théâtre en des loges grillées, comme ma maîtresse… Mais on l’a vue… on a deviné… on me l’a prise… Et on m’a jeté dans une prison, comme un malfaiteur. On l’a prise… Oh ! misère !...

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Publié dans Maufrigneuse

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J
Ah ce Maupassant... Un délice à chaque fois, même après des dizaines de fois, on ne s'en lasse jamais!
Répondre
T
En effet. Délicieuses, délicieuses, ces lignes, comme les lignes d'un corps d'homme bien dessiné... on s'en lasse pas, ça non ! de ces jeux de langue ;)