Une tasse de chocolat, monsieurs !?

(Femme nue, Leyendecker Hans, 1880)
J'espère que vous allez, monsieurs, dames, vous régaler autant que moi, hier au soir, en lisant cet extrait de la nouvelle de Maupassant, ce cochon de Morin :
le dîner acheva de me faire perdre la tête. J'étais à côté d'elle et ma main sans cesse rencontrait sa main sous la nappe; mon pied pressait son pied; nos regards se joignaient, se mêlaient.
On fit ensuite un tour au clair de lune et je lui murmurai dans l'âme toutes les tendresses qui me montaient du coeur. je la tenais serrée contre moi, l'embrassant à tout moment, mouillant mes lèvres aux siennes. [...]
L'oncle dit : "Eh bien, Henriette, va montrer leurs chambres à ces monsieurs." On serra la main du bonhomme et on monta. Elle nous conduisit d'abord dans l'appartement de Rivet, et il me souffla dans l'oreille : " Pas de danger qu'elle nous ait menés chez toi d'abord." Puis elle me guida vers mon lit. Dès qu'elle fut seule avec moi, je la saisis de nouveau dans mes bras tachant d'affoler sa raison et de culbuter sa résistance. Mais quand elle se sentit tout près de défaillir, elle s'enfuit.
Je me glissai entre entre mes draps, très contrarié, très agité, et très penaud, sachant bien que je ne dormirais guère, cherchant quelle maladresse j'avais pu commettre, quand on heurta doucement ma porte.
Je demandai : " Qui est là ? "
Une voix légère répondit : " Moi. "
Je me vêtis à la hâte; j'ouvris; elle entra. "J'ai oublié, dit-elle, de vous demander ce que vous prenez le matin : du chocolat, du thé, ou du café?"
Je l'avais enlacée impétueusement, la dévorant de caresses, bégayant : " Je prends... je prends... je prends..." Mais elle me glissa entre les bras, souffla ma lumière, et disparut.
Je restai seul, furieux, dans l'obscurité, cherchant des allumettes n'en trouvant pas. J'en découvris enfin et je sortis dans le corridor, à moitié fou, mon bougeoir à la main.
Qu'allais-je faire ? Je ne raisonnais plus; je voulais la trouver ; je la voulais. Et je fis quelques pas sans réfléchir à rien. Puis, je pensai brusquement : "Mais si j'entre chez l'oncle ? que dirai-je ?..." Et je demeurai immobile, et le cerveau vide, le coeur battant. [...]
Et je me mis à inspecter les portes, m'efforçant de découvrir la sienne, à elle. Mais rien ne pouvait me guider. Au hasard, je pris une clef que je tournai. J'ouvris, j'entrai... Henriette, assise dans son lit, effarée me ragardait.
Alors, je poussai doucement le verrou; et, m'approchant sur la pointe des pieds, je lui dis : "J'ai oublié, mademoiselle, de vous de demander quelque chose à lire." Elle se débattait ; mais j'ouvris bientôt le livre que je cherchais. Je n'en dirai pas le titre. C'était vraiment le plus merveilleux des romans, et le plus divin des poèmes.
Une fois tournée la première page, elle me le laissa parcourir à mon gré; et j'en feuilletai tant de chapitres que nos bougies s'usèrent jusqu'au bout. [...]
Dès sept heures du matin, elle m'apportait elle-même une tasse de chocolat. Je n'en ai jamais bu de pareil. Un chocolat à s'en faire mourir, moelleux, velouté, parfumé, grisant. Je ne pouvais ôter ma bouche des bords délicieux de sa tasse.
.......................................
Alors, pas le plus merveilleux des romans, le plus divin des poèmes, de boire à cette tasse, au goût exquis de chocolat, monsieurs ?...