Le Gai Naufragé

Publié le par Tamara


Je suis un naufragé total, en euphorie,

Je fume lentement ma pipe au fond des eaux.

Mon étrange regard pour peu que je sourie

Poursuit plus d’une ondine à travers les roseaux.

 

J’aime le défilé des lourds hippopotames,

Le crocodile sec vient me dire bonjour.

Avec un vieux crapaud je vais jouer aux dames,

Les jours où l’on s’ennuie au creux de mon séjour.

 

Les humains nagent peu dans mes eaux défendues,

On se passe bien d’eux; ils s’offusquent de nous.

Malgré tant de pêcheurs et de lignes tendues.

Les poissons font la nique aux débiles bambous.

 

La mer est délectable à mon âme endormie.

Elle porte mon corps d’un pas allège et lent.

C’est une promenade en Mésopotamie

Sur des chameaux ailés que profuge le vent.

 

La mer est mon domaine et j’y règne en folie.

Couronné de varech et verdi de limon,

J’adore une sirène au fait assez jolie;

Elle est sourde et muette et ne dit jamais non.

 

Mon gai naufrage dure et ma vie s’achemine

À travers des récifs humides de soleil.

Tout se meurt ici-bas, sauf la vie unanime

Du noyé qui navigue à travers son sommeil.

 

Demain, c’est le départ vers des rives nouvelles,

Demain, c’est Tahiti, demain, c’est Colombo.

Noyé, dans mon élan je me connais des ailes,

Je m’en vais de Lisbonne à Maracaïbo.

 

Je suis le pur génie aquatique de l’onde.

Je me pâme, ébloui de me trouver si beau.

Je me roule dans l’eau, je me ris à la ronde.

Je suis gai, je suis gai; je bouge en mon tombeau.

 

MAIS CETTE EXTASE EST VAINE ET LA RIVE NOUS GUETTE;

IL FAUDRA REMONTER VERS SON ÉTAT CIVIL.

QUAND LA RISIBLE FÉE AGITE SA BAGUETTE

D’UN NOYÉ TRANSPARENT JAILLIT UN HOMME VIL.


FRANÇOIS HERTEL
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Publié dans Poèmes pêle-mêle

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