La Milliarde ou le Bâillement du coeur

Publié le par Tamara

( Ducreux, Joseph, Self portrait Yawning 1780 )

Le monde est divisé en deux.
D'une part, il y a nous sur notre terre;
D'autre part, il y a tous les autres sur leur terre.
Ils sont des milliards et chacun d'eux ne veut pas plus de nous qu'un serpent d'un serpentaire. Appelons-les la Milliarde.

- La quoi ?

- La Milliarde. Nous ne les rencontrons qu'un par un, mais ils forment un tout, ils sont unis, syndiqués, et c'est contre nous qu'ils le sont. Au centre du gazon de chacun est plantée une affiche qui dit, souvent en anglais : "Défense de marcher sur ce gazon."

-Je sens que tu vas te fâcher encore.

-Pense à ce qui est hors de nous, à ce que nous ne portons pas; à ce qui ne nous suit pas. Disons qu'il n'y a qu'une carotte et que la Milliarde et nous mourons de faim. Qui mangera le légume ? La Milliarde ou nous ?

L'écume aux commissures des lèvres, je continue.

- Un jour, nous sortirons d'ici, un peu comme au printemps une rivière déborde. Mais nous n'inonderons pas quelques ilots et quelques maisons, nous couvrirons tout. Ils fuiront devant nous noyés jusqu'aux cuisses. Leurs oh et leurs ah épouvantables finiront en glouglou sous notre poussée continentale. Nous entraîneront lacs et fleuves, un peu comme la goutte de pluie, dans sa glissade sur la vitre, grossit en agglutinant les autres. Notre crue sera leur deuxième déluge. Abandonnant feux et lieux, les survivants se grouperont en une masse compacte que nous pousserons jusqu'au plus haut sommet de la plus haute montagne et séquestrerons là. Ils ne pourront plus alors que s'entre manger.

[ ... ]

- Ne crois pas à leur mépris quand ils emprisonnent ou qu'ils pendent un enfant qui ne nourrit que bave, venin, haine, et dégoût pour leur propension à se rassembler pour sauvegarder ce qui les fixe dans le sol comme des végétaux (ce qu'ils appellent leurs biens) et qui ne leur sert plus qu'à bâiller en se couvrant pudiquement la bouche avec une main (ce qu'ils appellent leur vie). Ils t'auront, pauvre Iode; et si ce n'est à l'université, ce sera au restaurant du coin. Tu seras agglutinée : Ils sont outillés, bien organisés.
Ne les crois pas quand ils disent qu'ils se respectent et que ceci justifie cela.
 
 
 
 
Ils se prosternent devant ce battement aveugle et spasmodique du coeur et ils haussent les épaules devant les aspirations les plus passionnées de l'âme.

Réjean Ducharme, extrait d'Océantume.

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Publié dans Ducharme

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J
J'aime bien ta comparaison avec le troupeau de vache... Mais en même temps, elle sous-entend qu'il faut avoir déjà été libre pour y aspirer. Comment s'en échapper alors si le seul moyen de vouloir s'en échapper est de s'en être échappé auparavant? À moins d'être un animal sauvage s'étant retrouvé par mégarde dans le troupeau... <br /> Mais au fait, qui peut donc mener ce troupeau? Je vois une possibilité; cette entité nommée Argent...
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T
Je pensais à la même chose... quand j'ai écrit cette réponse. Toujours aussi brillante cette Jessica !!!  :)
J
Je ne cesse de repenser à cet extrait depuis hier...<br /> Cette phrase surtout me reste en tête: "Ils se prosternent devant ce battement aveugle et spasmodique du coeur et ils haussent les épaules devant les aspirations les plus assionnées de l'âme." J'y vois une sorte de représentation du culte des études en médecine au détriment de la passion...<br /> Et ce passage: "Au centre du gazon de chacun est plantée une affiche qui dit, souvent en anglais: "Défense de marcher sur ce gazon."" l'insistance sur la langue anglaise indique c'est en partie à cause d'une différence culturelle que les deux personnages ne sont pas "en phase" avec la société. Et que dire de l'appelation de cette société, la Milliarde. Judicieux cette personnification qui vient rabaisser la loi du nombre, qui crée un seul individu là où il y en avait des milliards. C'est en quelque sorte le triomphe de l'individu sur la masse...<br /> Enfin, c'est l'interprétation que j'en fait.... Et que dire du titre de l'oeuvre aussi! Magnifique mot-valise entre Océan et Amertume qui laisse place à une foule de nuances; l'océan qui est infini, qui submerge, qui est parfois calme et parfois agité tout ça jumelé au sentiment d'amertume. Ou encore, on peut voir aussi que l'"océantume" est plus grand, plus puissant que l'amertume, tout comme un océan est plus vaste qu'une mer...
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T
La masse, la Milliarde, forme un Individu, si tu veux : "Nous ne les rencontrons qu'un par un mais ils forment un tout".<br />  La jeune fille est en guerre contre "un" système de valeurs qu`elle rejète, qu'elle prend le droit de rejeter, qu'elle refuse de gober en serrant les lèvres, et en vommissant celles que la Milliarde lui a fourrées dans le gosier sans son consentement. Triomphe ? "ils t'auront, pauvre Iode; et si ce n'est à l'université, ce sera au restaurant du coin" <br /> Que peut faire l'Individu face à une milliarde d'individus...bien-pensants, qui broutent tout ce qu'on leur raconte, cervidés dans leurs pâturages, leurs enclos : tant qu'ils ont assez d'herbes à ruminer et leur coin d'herbe "bien à eux" pour se reposer, et ruminer le lendemain tout en se suivant les uns derrère les autres, ils ne chercheront pas à enfoncer ces satanées clôtures que des siècles d'histoire, des générations de politiciens, et de "gardiens" de l'ordre social, ont façonnées, tout autour d'eux, pour s'assurer qu'ils se tiennent bien tranquilles, qu'ils ne fassent pas de mauvais mouvements allant à l'encontre du cours normal du temps et des choses; rester paisible pour satisfaire ces dégénérés qui tiennent avec une servilité et une droiture honorables, ces fermes que sont les sociétés, et qui dégagent de fortes odeurs de fumiers. <br /> A-t-on déjà vu une vache enfoncé une clôture, s'enfuir pour ne plus revenir, et vivre librement ? peut-être que les quelques unes qui ont déjà goûté à la liberté de gambader là où bon lui semble sans restriction, sans maître ni loi, chercheront à se sauver, sentant à leurs pieds cette lourdeur de porter des chaînes, comme ces prisonniers qui ne peuvent marcher qu'avec difficulté et peine.        <br /> ...Ma langue s'est encore emportée, animal que je ne peux éduquer à bien se tenir et dont les usages de la langue, parfois lui échappent. Elle bave plus qu'elle parle quand elle parle de la Milliarde ! looool<br /> <br /> Pour revenir à nos moutons :<br /> Le charme de Ducharme et qui fait toute sa différence est qu'il nous donne envie de ne pas se contenter du langage commun. On a l'impression que ses personnages nous parlent, que l'on peut leur parler, et ce même si on nos langages ne se rejoignent pas forcément et que l'on ne se comprend pas de A........à Z. <br /> L'océantume recèle de phrases sujettes à interprétation aussi pertinentes les unes que les autres et dont chacune d'elles nous fait plonger au coeur d'un océan d'amertume... où la réalité et la fiction baignent l'un dans l'autre dans la tête d'une jeune fille à l'imagination débordante, qui déborde sur le monde qui l'entoure. 
L
Décidément ma muse ne cesse de me faire découvrir bien des choses. Je t'en remercie Tamara. C'est avec grand plaisir que je viens avec toi dans ton exil pour découvrir des auteurs de talent. Je ne te remercierais jamais assez de me faire découvrir tant de choses au fil de tes articles!Pendant que j'y pense, fais un saut dans mon  et dis moi se que tu penses de l'article dédié à ton blog : Les Terres d'Exil de Tamara
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T
Je vais y aller sans faute, ma belle ! :)
J
Si je connaissais le nom de Réjean Ducharme, je n'avais jamais lu une seule de ses lignes... <br /> Un seul mot: Wow!<br /> Merci pour cette découverte.
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T
Oui il y a un petit quelque chose de particulier... un je ne sais quoi... lol
T
Le Québec est décidement remplis d'écrivains de talent, cachés du grand public et je le regrette d'autant.
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