Passage de Mauprat

Publié le par B'elana

J'espère que vous aimerez autant que moi ce Dialogue entre le narrateur et Bernard Mauprat, personnage principal, qui nous donne envie de lire l'histoire de sa vie jusqu'à la dernière ligne ...  :

- Pardon, messieurs, nous dit-il; je vois bien que vous me trouvez un peu inégal; vous voyez peu de chose ; je suis un vieux rameau heureusement détaché d'un méchant tronc et transplanté dans la bonne terre, mais toujours noueux et rude, comme le houx sauvage de sa souche. J'ai eu encore bien  de la peine  avant  d'en venir à l'état  de douceur et de calme où vous me trouvez.  Hélas ! je ferais, si je l'osais, un grand reproche à la Providence : c'est de m'avoir mesuré la vie aussi courte qu'aux autres humains. Quand, pour se transformer de loup en homme, il faut une lutte de quarante ou cinquante ans, il faudrait vivre cent ans par delà pour jouir de sa victoire. Mais à quoi cela pourrait-il me servir ? Ajouta-t-il avec un accent de tristesse. La fée qui m'a transformé n'est plus là pour jouir de son ouvrage. Bah ! il est bien temps d'en finir !


Puis il se tourna vers moi, et, me regardant, avec ses grands yeux noirs étrangement animés :


 - Allons, petit jeune homme, je sais ce qui vous amène : vous êtes curieux de mon histoire. Venez près du feu, et soyez tranquille. Tout Mauprat que je suis, je ne vous mettrai pas en guise de bûche. Vous ne pouvez me faire un plus grand plaisir que de m'écouter. Votre ami vous dira pourtant que je ne parle pas facilement de moi ; je crains trop souvent d'avoir affaire à des sots ; mais j'ai entendu parler de vous, je sais votre caractère et votre profession : vous êtes observateur et narrateur, c'est-à-dire, excusez-moi, curieux et bavard.

Il se prit à rire, et je m'efforçai de rire aussi, tout en commençant à craindre qu'il ne se moquât de nous ; et, malgré, moi, je pensai au mauvais tours que son grand-père s'amusait à jouer aux curieux imprudents qui allaient le voir. Mais il mit amicalement son bras sous le mien, et, me faisant asseoir devant un bon feu, auprès d'une table chargée de tasses : 

- Ne vous fâchez pas, me dit-il ; je ne peux pas, à mon âge, guérir de l'ironie héréditaire ; la mienne n'a rien de féroce. À parler sérieusement, je suis charmé de vous recevoir et de vous confier l'histoire de ma vie. Un homme aussi infortuné que je l'ai été mérite de trouver un historiographe fidèle, qui lave sa mémoire de tout reproche. Écoutez-moi donc et buvez du café.

Je lui en offris une tasse en silence ; il la refusa d'un geste et avec un sourire qui semblait dire :

" Cela est bon pour votre génération efféminée."

Puis il commença son récit en ces termes : [...]

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