Première impression (2)

FEDIA
- TU CONVIENDRAS, MON FEDIA,
QUE LA PREMIÈRE IMPRESSION
SURTOUT DANS TON CAS
PEUT PROVOQUER QUELQUES
SENTIMENTS CONFUS.
NON MAIS ! TU T'ES REGARDÉ ?
- NON !
- AH ! ÇA EXPLIQUE TOUT.
- TU TE SOUVIENS QU'IL Y A
UN MIROIR DANS TON CABINET.
PLACE-TOI DEVANT :
TOUTES LES RAISONS DE CETTE CONFUSION
VONT SE RÉFLÉTER SUR TON VISAGE.
FERME TON CLAPET TAMARA !!!
LAISSE ANNA, BRILLER DE MILLE YEUX,
POUR LA PUPILLE EXTRÊMEMENT
DILATÉE DE FEDIA.
VA ! VA ! ANNA, CONTINUE DONC
LE RÉCIT DE TA PREMIÈRE RENCONTRE,
AVEC TON FUTUR ÉPOUX ET
RACONTE COMME TU AS SU OU DÛ
FAIRE PREUVE DE SANG FROID
POUR TE MAINTENIR EN BONNE ET DU FORME
DEVANT UN HOMME AUX MILLE EXCES.
Le Journal genevois d’Anna Grigorievna Dostoïevskaïa
se rapporte à une période du séjour genevois des Dostoïevski,
qui s’étend de l’été à l’hiver 1867.
Celui-ci (le cabinet : voir article précédent) était bien plus agréable que la pièce précédente, plus grand également, haut, long, éclairé par deux fenêtres; pourtant, bien qu’il y eût assez de lumière, il paraissait sombre, à cause des tapisseries sans doute. Au fond, un divan recouvert d’un tissu à carreaux et une table ornée d’un napperon rouge sur lequel étaient posés une lampe et deux ou trois albums. Au-dessus du divan, je vis le portrait d’une dame coiffée d’un bonnet noir, la femme de Dostoïevski sans doute. Autour de la table, étaient rangées des chaises recouvertes, comme le divan, de la même étoffe sombre à carreaux et fort élimée. Cette fois-là cependant la chambre semblait assez claire, mais d’ordinaire elle devait produire une impression plutôt pénible à cause du calme et de l’obscurité qui y régnaient. Entre les deux fenêtres, on avait placé un miroir encadré de noyer noir, mais le trumeau était bien plus large que le miroir, ce qui détruisait la symétrie et me gênait car j’aime la symétrie. Auprès d’une fenêtre, la plante grimpante que j’avais aperçue de la première pièce et qui était placée derrière une petite table, une sorte de coffret. Devant l’une des fenêtres, j’admirais deux splendides vases de Chine, d’une très belle forme. Devant l’autre fenêtre, étaient placées deux chaises (chaises historiques puisque c’est là que Dostoïevski, plus tard, me fit sa déclaration). Sur l’une d’elles, en entrant, j’avais posé ma serviette et mon chapeau. Je remarquai alors, dans un coin, une table recouverte de papiers divers, et une autre, petite, sur laquelle était posé coffret au couvercle en écaille de tortue portant de splendides incrustations. Près de la porte d’entrée, était placé un énorme divan de maroquin vert, très confortable, et, à côté, une petite table avec une carafe d’eau.
Au milieu de la pièce, non loin du mur, se tenait un bureau assez ordinaire et, devant, un fauteuil dont j’ai souvent usé, par la suite, lors des dictées. J’étais dans la pièce depuis un certain temps et j’avais eu tout le loisir de l’examiner (elle m’avait paru assez convenable, comparée à la salle à manger), lorsque Fédia, qui était sûrement sorti pour donner des ordres à Fédosia, entra de nouveau. Il engagea tout de suite la conversation en me demandant si je faisais de la sténographie depuis longtemps. Je me tenais près de la fenêtre; je me suis approchée de la table en répondant que j’étudiais depuis six mois (c’était le 4 avril en effet que j’avais commencé mes leçons, et c’était le 4 octobre que je travaillais pour la première fois, donc juste six mois); pourtant Olkhine m’avait dit qu’on ne pouvait pas assurer un travail avant deux ans d’études. Dostoïevski m’interrogea encore. « Y a-t-il de nombreux élèves au cours ? »
- Cent cinquante au début, ce qui est beaucoup, mais il n’en reste plus maintenant que vingt-cinq. La plupart, en effet, pensaient que la sténographie n’était pas difficile, mais lorsqu’ils se sont rendu compte qu’il était impossible de tout apprendre en quelques semaines, ils ont abandonné cette études les uns après les autres.
Il en est partout et toujours ainsi : beaucoup commencent, et plus de la moitié abandonnent parce qu’ils s’aperçoivent qu’il faut travailler, et personne n’a envie de travailler ! » me répondit-il.
Cet homme me paraissait bizarre ! Tout d’abord, je le trouvai vieux, mais par la suite je ne lui donnai pas plus de trente-sept ans; il était de taille moyenne; son visage paraissait ravagé par la souffrance. Ses cheveux clairs, tirant sur le roux, étaient bien pommadés et curieusement plaqués en arrière, à la manière d’une perruque; il avait deux yeux totalement différents (à cette époque, il soignait chez Junge une blessure à l’œil); l’un deux était d’un noir splendide; l’autre avait la pupille extrêmement dilatée, ce qui empêchait de saisir l’expression de son regard et donnait à toute sa personne un air étrange. Il me faisait penser à un professeur, et je lisais de la méchanceté sur son visage. Il était vêtu d’un pantalon et d’une veste bleue, toute tachée de graisse (il affirme la porter depuis six ou sept ans), mais son linge de corps était très propre. Je dois lui rendre cette justice que je ne lui ai jamais vu porter un linge sale. Son visage avait je ne sais quelle expression bizarre et, de prime abord, il ne m’a pas plu. ANNA
suit dans quelques instants : laissez moi le temps qu'il me faut
pour me remettre de mon impression
"vraiment extrêmement bizarre".
Anna Grigorievna Dostoïevskaïa, Journal, les carnets intimes de la jeune femme de Dostoïevski, préface de Paul Kalinine, traduit du russe par Jean-Claude Lanne, Stock/Femmes dans leur temps, 1978.
Le Journal publié pour la première fois en France, constitue, par sa constante véracité, un document unique sur la vie d’un couple. Torturé, malade, inquiet, puéril dans ses entêtements, haïssable dans ses mesquineries, Dostoïevski est là, extraordinairement vivant et proche. À travers cette bouleversante confidence à soi-même il apparaît plus simple, plus vrai, à la fois pitoyable et fascinant. PAUL KALININE.