Première impression (1)

Publié le par Tamara

Dostoevsky.jpgFEDIA


PREMIÈRE IMPRESSION DE LA JEUNE
STÉNOGRAPHE ANNA GRIGORIEVNA
LE JOUR DE SA PREMIÈRE RENCONTRE
AVEC FEDIA, SON FUTUR ÉPOUX,
NUL AUTRE QUE LE BRAVE ÉCRIVAIN
ET NON MOINS DÉTESTABLE,

DOSTOÏEVSKI

Le Journal genevois d’Anna Grigorievna Dostoïevskaïa
se rapporte à une période du séjour genevois
des Dostoïevski, qui s’étend de l’été à l’hiver 1867.

4 OCTOBRE 1866.

J’ai pris la rue des Menuisiers et j’ai cherché la rue maison d’Alonkine. Je passais dans cette rue pour la première fois; j’ai rapidement trouvé la maison, une très grande bâtisse en pierre qui donnait sur la Petite Rue des Marchands et sur la rue des Menuisiers, avec un cabaret, un relais de cochers et quelques débits de boissons. C’est ici que vivait Benardaki dont le nom m’était revenu à l’esprit je ne sais trop pourquoi. La porte d’entrée donnait sur la Petite Rue des Marchands; j’y ai croisé beaucoup de cochers ainsi que des gens à la mine patibulaire. Au fond de la cour, j’ai demandé au concierge où habitait Dostoïevski. « No 13, première porte à droite. » Je suis montée au premier étage par un escalier assez sale où j’ai rencontré également quelques individus douteux et deux ou trois juifs. J’ai sonné. Une jeune fille m’a ouvert la porte; elle était assez jolie, mais tout ébouriffée; elle avait des yeux noirs, méchants et très rusés, m’a-t-il semblé. Elle était coiffé d’un foulard noir à carreaux. Je lui ai demandé si c’était ici que vivait Dostoïevski. Oui, c’était bien là; je l’ai alors priée d’annoncer que la sténographe envoyée par Olkhine était arrivée.

 

Au moment même où je pénétrais dans le vestibule, d’une chambre, juste en face de la porte, surgit un jeune homme, en pantoufles et torse nu; il s’est caché dès qu’il a vu cette personne inconnue. J’en ai immédiatement conclu qu’il devait être le fils de l’écrivain. Fédosia m’introduisit dans la pièce suivante et me fit asseoir en m’annonçant l’arrivée imminent de Dostoïevski. (j’ai oublié de dire que depuis la veille et pendant le trajet j’avais essayé de l’imaginer. Tantôt je me représentais un homme de petite taille, ventripotent, chauve, jovial et rieur, tantôt je voyais le monsieur sévère, maussade, grand, pâle, et maigre que m’avait dépeint Olkhine. Je me suis rappelé quelques-unes de ses œuvres que j’avais lues et admirées : Netotchka Nezvanona, Les Humiliés, La Maison des morts, Pauvres gens. Je me suis assise, j’ai enlevé mon chapeau, mes gants noirs, défait mon foulard tout en jetant un coup d’œil sur la pendule qui se trouvait en face, au-dessus du divan; il était un tout petit peu plus de onze heures et demie. J’était contente d’être arrivée à l’heure dite. Je restai assise ainsi cinq minutes environ, sans que personne ne vînt. En attendant, j’ai examiné la chambre qui m’a semblé fort laide et d’un goût petit-bourgeois. Des armoires encombraient tous les murs; près de la porte, on voyait un affreux coffre en bois. Trois portes ouvraient sur la pièce : celle par où j’étais entrée, une deuxième, à gauche, d’où avait surgi, bondissant, le jeune homme tout débraillé, et une troisième, à droite, qui devait donner dans ce que je présumais être le salon où j’apercevais une plante grimpante. À côté de cette porte, à droite, se trouvait une commode recouverte d’un napperon blanc sur lequel étaient posé deux vieux chandeliers et une brosse. Auprès de la fenêtre, une table pliante et quelques chaises.

 

Ici doit vivre une famille peu nombreuse, pensai-je. J’essayai d’imaginer la vie de l’écrivain. Elle devait ressembler à celle d’Ouchinski; Vania était allé chez lui une fois et en avait rapporté une impression d’infinie pauvreté. Je ne sais pour quelle raison je m’imaginais que Dostoïevski était marié, que c’était sa femme et non pas lui qui allait arrivé, et que j’allais entendre bientôt les cris des enfants, ou les tapage que font d’ordinaire les bambins. Cette chambre ne correspondait pas à ce que je m’attendais à trouver ici. Fédosia m’a demandé de patienter un peu, en disant qu’ « on » allait pas tarder à venir.


Dix minutes se passèrent ainsi lorsque, tout à coup, apparut Fédia; je ne me souviens plus à quelle porte exactement, mais vraisemblablement à celle de la cuisine (il était sûrement dans son cabinet et était revenu dans l’appartement en passant par la cuisine). Je le saluai et il m’invita à passer dans la pièce voisine; dans mon ignorance de tout, je l’avais suivi dans la chambre de Pacha, où il s’était engagé; il me fit alors remarquer que ce n’était point là que je devais entrer mais dans son cabinet.
ANNA

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La suite de Première Impression d'une sténographe suit de suite :
laissez-moi quelques minutes, je ne suis pas sténographe, enfin !
Juste folle des drôles aventures d'une jeune sténographe
qui rencontre, dans de drôles de condition,
son futur époux, drôle de bonhomme,
à la drôle expression, aux drôles d'expressions,
aux drôles de manières car écrivain
de la racine des cheveux aux ongles d'orteils.


Anna Grigorievna Dostoïevskaïa, Journal, les carnets intimes de la jeune femme de Dostoïevski, préface de Paul Kalinine, traduit du russe par Jean-Claude Lanne, Stock/Femmes dans leur temps, 1978.

Le Journal publié pour la première fois en France, constitue, par sa constante véracité, un document unique sur la vie d’un couple. Torturé, malade, inquiet, puéril dans ses entêtements, haïssable dans ses mesquineries, Dostoïevski est là, extraordinairement vivant et proche. À travers cette bouleversante confidence à soi-même il apparaît plus simple, plus vrai, à la fois pitoyable et fascinant.
PAUL KALININE.

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Publié dans Dostoievski

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