Médée

Publié le par Tamara

medeedelacroix.jpgMédée : La dévoration psychique
"Médée sur le point de tuer ses enfants"
ou "Médée furieuse", Eugène Delacroix.



REVENUE VIVANTE
DE CE TEMPS MORT :  

JE SUIS DE LA RACE

DES MORTS-VIVANTS.


TENTER DE SORTIR

LE VIVANT DU MORT :

TENTATIVE
IMPROPRE À LA VIE.

IL RESTE QUOI ALORS 

COMME ALTERNATIVE ?


 FASTOCHE :

SORTIR LE MORT
DU VIVANT,
NI PLUS NI MOINS.

PRIEZ POUR MON IMAGINATION,
MÈRE INFANTICIDE, MÉDÉE
DÉVOREUSE D'IMAGINAIRES,
SANS IMAGINATION.

PRIEZ POUR MON IMAGINATION,
EN DÉVOTION.

PRIEZ POUR MON IMAGINATION,
EN DÉVORATION.

.........................................

JEAN ANOUILH, Nouvelles histoires noires,
extrait de, Médée, 1946


MÉDÉE
Mais quelle fête? Quel bonheur qui pue jusqu'ici leur sueur, leur gros vin, leur friture?
Gens de Corinthe,
qu'avez-vous à crier et à danser? Qu'est-ce qui se passe de si gai ce soir qui m'étreint, moi, qui m'étouffe?...Nourrice, nourrice, je suis grosse ce soir. J'ai mal et j'ai peur comme lorsque tu m'aidais à me tirer un petit de mon ventre... Aide-moi, nourrice! Quelque chose bouge dans moi comme autrefois et c'est quelque chose qui dit non à leur joie à eux là-bas, c'est quelque chose qui dit non au bonheur.

Elle se serre contre la vieille, tremblante.

Nourrice, si je crie tu mettras ton poing sur ma bouche, si je me débats tu me tiendras, n'est-ce pas? Tu ne me laisseras pas souffrir seule... Ah! tiens-moi, nourrice, tiens-moi de toutes tes forces. Tiens-moi comme lorque j'étais petite, comme le soir où j'ai failli mourrir en enfantant.

J'AI QUELQUE CHOSE À METTRE AU MONDE ENCORE CETTE NUIT,
QUELQUE CHOSE DE PLUS GROS, DE PLUS VIVANT QUE MOI
ET JE NE SAIS PAS SI JE VAIS ÊTRE ASSEZ FORTE.

***
MÉDÉE, crie soudain.
Merci, Jason ! Merci, Créon ! Merci la nuit ! Merci tous ! Comme c'était simple, je suis délivrée.

LA NOURRICE, s'approche.
Mon aigle fière, mon petit vautour...

MÉDÉE
Laisse, femme ! Je n'ai plus besoin de tes mains. Mon enfant est venu tout seul. Et c'est une fille, cette fois.

O MA HAINE ! COMME TU ES NEUVE...
COMME TU ES DOUCE,
COMME TU SENS BON.

PETITE FILLE NOIRE,
VOILÀ QUE JE N'AI PLUS QUE TOI
AU MONDE À AIMER.
 
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Publié dans Carnets d'exil

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T
LES MORTS VIVANTS : Heureux qui vit sans se connaîtreIndéfiniment établiDans la paix de son propre oubli,À la surface de son être !Car les clairvoyants du destinVivent la mort lente et soufferte,Sentant partout la tombe ouverteAu bord de leur pas incertain. Ils ont usé la patienceComme ils ont épuisé l’orgueil;Toute leur âme est un cercueilOù se débat la conscience. Leur existence n’est, au fond,Qu’une spectrale survivanceOù se confesse par avanceL’inanité de ce qu’ils font. Le doute dans sa foi d’artiste,De penseur et de citoyen,Hélas! ils n’ont plus le moyenD’échapper à ce mal si triste! Épaves de l’humanité,Cœurs vides, naufragés suprêmes,Ils traînent le dégoût d’eux-mêmesÀ travers la fatalité. Hors des mirages, des mensonges,Des espérances, des projets,Ils sentent qu’ils sont des objetsFantomatisés par des songes. D’où leur viendrait-il un secours,Puisque leur volonté s’achèveEn constatant la fin du rêveÀ chaque degré de son cours ? Comme un fruit doué de penséeQui guetterait obstinémentLe graduel enfoncementDe la vermineuse percée, Chacun d’eux, exact à nourriSa funéraire inquiétude,Espionne sa décrépitude,Se regarde et s’entend mourir.L’idée horrible qui les hantePoursuit leur fièvre et leur torpeur !Ils se reposent dans la peur,Ils agissent dans l’épouvante. De tous les néants du passéLeur avenir grouille et s’encombre,ET leur Aujourd’hui n’est que l’ombreDe leur lendemain trépassé. Si bien que la Mort qui les frôleAssiste même à leur présentEt que son œil stérilisantY lit par-dessus leur épaule.ROLLINAT
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T
JASON, s'arrêteOù sont les enfants?MÉDÉEDemande-le toi une seconde encore que je regarde bien tes yeux.Elle lui crie.Ils sont morts. Jason! Ils sont morts égorgés tous les deux, et avant que tu aies pu faire un pas, ce même fer va me frapper. Désormais j'ai recouvré mon sceptre; mon frère, mon père et la toison du bélier d'or est rendue à la Colchide : j'ai retrouvé ma patrie et la virginité que tu m'avais ravies! Je suis Médée, enfin, pour toujours! Regarde-moi avant de rester seul dans ce monde raisonnable, regarde moi bien, Jason? Je t'ai touché avec ces deux mains-là, je les ai posées sur ton front brûlant pour qu'elles soient fraîches et d'autres fois brûlantes sur ta peau. Je t'ai fait pleurer, je t'ai fait aimer. Regarde-les, ton petit frère et ta femme, c'est moi. C'est moi! C'est l'horrible Médée! Et essaie maintenant d'oublier!Elle se frappe et s'écroule dans les flammes qui redoublent et enveloppent la roulotte. Jason arrête d'un geste les hommes qui allaient bondir et dit simplement.JASONOui, je t'oublierai. Oui, je vivrai et malgré la trace sanglante de ton passage à côté de moi, je referai demain avec patience mon pauvre échaffaudage d'homme sous l'oeil indifférent des dieux.Il se tourne vers les hommes.Qu'un de vous garde autour du feu jusqu'à ce qu'il n'y ait plus que des cendres, jusqu'à ce que le dernier os de Médée soit brûlé. Venez, vous autres. Retournons au palais. Il faut vivre maintenant, assurer l'ordre, donner des lois à Corinthe et rebâtir sans illusions un monde à notre mesure pour y attendre de mourir.Il est sorti avec les hommes sauf un qui se fait une chique et prend morosement la garde devant le brasier. La nourrice entre et vient timidement s'accroupir près de lui dans le petit jour qui se lève.LA NOURRICEON N'AVAIT PLUS LE TEMPS DE M'ÉCOUTER MOI.J'AVAIS POURTANT QUELQUE CHOSE À DIRE.APRÈS LA NUIT VIENT LE MATIN ET IL Y A LE CAFÉÀ FAIRE ET PUIS LES LITS. ET QUAND ON A BALAYÉ,ON A UN PETIT MOMENT TRANQUILLE AU SOLEILAVANT D'ÉPLUCHER LES LÉGUMES. C'EST ALORS QUE C'EST BON,SI ON A PU GRAPPINER QUELQUES SOUS,LA PETITE GOUTTE CHAUDE AU CREUX DU VENTRE.APRÈS ON MANGE LA SOUPE ET ON NETTOIE LES PLATS.L'APRÈS MIDI, C'EST LE LINGE OU LES CUIVRESET ON BAVARDE UN PEU AVEC LES VOISINESET LE SOUPER ARRIVE TOUT DOUCEMENT...ALORS ON SE COUCHE ET ON DORT.
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