A MOITIÉ.. CRUE

Publié le par Tamara

Delaunay-1912.jpg
ROBERT DELAUNAY, LES FENÊTRES.

Je suis à moitié ronde. A moitié grosse.
À moitié pleine d’une patate bien ronde, bien pleine.        

      

Je l’ignorais. Je l’ignorais jusqu’à maintenant.
J’ignorais jusqu’à maintenant
que quelqu’un que j’ignore
avait planté sa graine dans ma terre vierge.

J’ignorais que quelqu’un que j’ignore avait osé
me planter là une patate en devenir.

 

Ma mère m’avait bien averti pourtant
de ne pas laisser ma fenêtre ouverte, la nuit.
Il n’y a pas de danger.
Ne t’inquiète pas, que je lui disais.
Je suis une grande fille.
J’ai des canifs sous les oreillers.
Des explosifs sous le lit.

 

Mais à quoi bon tous les canifs de la Terre,
tous les explosifs, si au moment de se réveiller,
rien ne nous réveille ?

À quoi bon prendre toutes les précautions de la Terre
si nos oreilles se reposent sans se soucier
des bruits suspects, du danger qui rôde ?  

 

Elles n’ont pas entendu, la nuit de mon cambriolage,
le danger bruire, tout près, à deux pas.

Elles n’ont pas entendu ses pas,
la nuit où il est venu, le danger, à pas feutrés. 

La nuit où il s’est introduit dans ma chambre.
La nuit où il m’a introduite.  

 

Non ! mes oreilles n’ont rien entendu :
elles devaient faire les sourdes d’oreilles.

Elles ne se sont pas alarmées lorsque
ce cambrioleur de chambre vide m’a cambriolée. 

Rien ne s’est fait entendre.
Aucune alarme s’est déclenchée,
malgré le silence de la nuit.

Probable que je ronflais.
Probable qu’elles suivaient, méditatives et stupides,
le rythme de mes ronflements.

 

Je ne pourrais même pas dire la nuit
de quel jour ? de quel mois ? de quelle année ?
Je me fie sur mon ventre,
sur son témoignage.

Je devais dormir dure, cette même nuit,
car je n’ai rien ressenti :
je suis dure à cuire.
On me prend crue.    

 

C’est une infraction
que de pénétrer par les fenêtres.
Bien entendu.


MAIS UNE FENÊTRE OUVERTE
SUR UNE CHAMBRE FERMÉE À CLEF
EST UNE OUVERTURE SUR L'INTERDIT,
UNE INVITATION DE L'INTERDIT. 
  

 Delaunay-1912.jpg

Si je savais quelle graine a osé me planter
cette patate en vie dans le ventre,
oh ! si je savais laquelle ?
Je l’arracherais avec toute la rage que provoque
cette satanée rage de dents
qui ne finit pas de me faire enrager.

Je l’avalerais tout rond, aussi ronde qu’elle soit.
Captive, sans possibilité de récidives,
elle n’aurait plus qu’à bien se tenir.

Je la tiendrais du bon côté
de mon ventre, vers l’intérieur.
Gigote ! gigote autant que tu voudras,
graine de mes deux,
tu ne sortiras pas de là vivante.

Je finirai bien par te digérer.
T’auras beau te pendre à mon cul,
je te tirerai de là, je me tirerai de là.
Je me tirerai une balle dans le rognon.
Je me rôtirai la patate.           

 

Et voilà que mon ventre m’exhorte
de prendre la clef des champs:

Tire-toi ! Tire-toi  ! me lance-t-il
tant que je suis encore
A MOITIÉ un champ vierge,
A MOITIÉ vide de graines de patates.

Tant que je suis encore A MOITIÉ cru.
Tant que je ne suis pas plein de patates
pleines, de patates bien rondes
à t’en faire rôtir la patate.
                    

 Et surtout mange du cru, le cuit,
c'est bon pour les GROSSES patates
qui se mangent cuites !


C’est beau ! C’est beau ! Je me tire !
j’ai le ventre qui gargouille…

JE ME TIRE LOIN DE CETTE NUIT
CAMBRIOLEUSE DE VENTRE VIDE.
DE CORPS À MOITIÉ ABSENT.
D’ESPRIT PLEIN D'ABSENCE.

 ***

À PRÉSENT, JE VIS EN SÉCURTIÉ
DANS UNE COMPLÈTE ABSENCE.


DEPUIS, QUE JE DORS ENTRE
  QUATRE MURS ABSENTS.

DEPUIS QUE DANS MA CHAMBRE,
IL Y A UNE COMPLÈTE
ABSENCE DE FENÊTRE.


DEPUIS QUE MA FENÊTRE OUVERTE
A SOMBRÉ COMPLÈTEMENT
DANS L'ABSENCE DE MURS.

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