Anti-héros

( Monomane du Vol, aussi appelé le fou assassin,
GERICAULT, 1822-23 )
CEST VRAI, POURTANT; JE ME POSE UNE QUESTION
COMPLÈTEMENT OISEUSE - QUE VAUT-IL MIEUX :
UN BONHEUR BON MARCHÉ
OU UNE SOUFFRANCE QUI COÛTE CHER ?
NON, MAIS, QUE VAUT-IL MIEUX ?
[ ... ]
...ne vaudrait-il pas mieux achever les "carnets" ici ? J'ai l'impression que j'ai commis une erreur en commençant de les écrire. Du moins ai-je toujours eu honte pendant que j'écrivais ce récit : n'est-ce pas, ce n'est plus de la littérature, c'est une peine de redressement. Car raconter, par exemple, de longs récits sur la façon dont j'ai gâché ma vie dans mon trou, la désagrégation morale, l'absence de milieu, la perte du vivant et ma méchanceté vaniteuse dans mon sous-sol, je vous jure, cela n'a pas d'intérêt ; le roman a besoin d'un héros et là, exprès, sont réunies toutes les caractéristiques d'un anti-héros et puis surtout, cela fera une impression des plus désagréables, parce que nous avons tous perdu l'habitude de la vie, nous sommes tous plus ou moins boiteux.
Nous en avons tellement perdu l'habitude, même, qu'il nous arrive parfois de ressentir une sorte de répulsion envers la "vie vivante", et c'est pourquoi nous ne pouvons pas supporter qu'on nous rappelle qu'elle existe. Car où en sommes-nous arrivés ? La véritable "vie vivante", c'est tout juste si nous ne la ressentons pas comme un travail, comme un carrière, presque, et nous sommes tous d'accord, au fond de nous, que c'est mieux dans les livres.
Et pourquoi nous agitons-nous parfois, pourquoi délirons-nous. et nous demandons-nous - quoi ? Nous ne le savons pas nous-mêmes. Ce serait pire pour nous, si nos prières délirantes se trouvaient exaucées. Tenez, essayez donc, mais oui, donnez-nous, par exemple, plus d'indépendance, déliez-nous les mains à tous, élargissez le champ de nos activités, relâchez la surveillance et nous... je vous assure : la première chose que nous ferons, c'est de redemander qu'on nous surveille.
Je sais, peut-être, qu'après ce que je viens de dire, vous, vous allez vous fâcher contre moi, vous hurlerez, vous taperez des pieds : "Holà, parlez au moins pour vous, de vos petites misères dans le sous-sol, mais de quel droit dites-vous : nous tous ?" Permettez, messieurs, je ne pourrai pas me justifier, de toute façon, avec cette nous-toussité.
Pour ce qui me concerne personnellement, tout ce que j'ai fait, c'est, dans ma vie, d'amener à la limite ce que, vous-mêmes, vous avez peur d'amener ne serait-ce qu'à la moitié, tout en prenant, en plus, votre lâcheté pour du bons sens - ce qui vous console, et qui vous berne. Si bien que, de nous tous, c'est moi sans doute, qui ressors le plus "vivant".
Mais ouvrez donc les yeux ! Nous ne savons même pas où il vit, ce vivant là, et ce qu'il est vraiment, et comment il s'appelle ! Laissez-nous seuls, sans livres, et nous serons perdus, abandonnés, nous ne saurons pas à quoi nous accrocher, à quoi nous retenir; quoi aimer, quoi haïr, quoi respecter, quoi mépriser ? Même être des hommes, cela nous pèse - des hommes avec un corps réel, à nous, avec du sang; nous avons honte de cela, nous prenons cela pour une tache et nous cherchons à être des espèces d'hommes globaux fantasmatiques.
Nous sommes tous morts-nés, et depuis bien longtemps, les pères qui nous engendrent, ils sont des morts eux-mêmes, et tout cela nous plaît de plus en plus. On y prend goût. Bientôt nous inventerons un moyen pour naître d'une idée. Mais - ça suffit : je n'ai plus envie d'écrire, moi, du fond de mon "sous-sol"...
Pourtant, ce n'est pas là que s'achèvent les "carnets" de cet homme paradoxal. C'était plus fort que lui, il a continué. Mais il nous semble, à nous aussi, que c'est ici que l'on peut s'arrêter.
Nous en avons tellement perdu l'habitude, même, qu'il nous arrive parfois de ressentir une sorte de répulsion envers la "vie vivante", et c'est pourquoi nous ne pouvons pas supporter qu'on nous rappelle qu'elle existe. Car où en sommes-nous arrivés ? La véritable "vie vivante", c'est tout juste si nous ne la ressentons pas comme un travail, comme un carrière, presque, et nous sommes tous d'accord, au fond de nous, que c'est mieux dans les livres.
Et pourquoi nous agitons-nous parfois, pourquoi délirons-nous. et nous demandons-nous - quoi ? Nous ne le savons pas nous-mêmes. Ce serait pire pour nous, si nos prières délirantes se trouvaient exaucées. Tenez, essayez donc, mais oui, donnez-nous, par exemple, plus d'indépendance, déliez-nous les mains à tous, élargissez le champ de nos activités, relâchez la surveillance et nous... je vous assure : la première chose que nous ferons, c'est de redemander qu'on nous surveille.
Je sais, peut-être, qu'après ce que je viens de dire, vous, vous allez vous fâcher contre moi, vous hurlerez, vous taperez des pieds : "Holà, parlez au moins pour vous, de vos petites misères dans le sous-sol, mais de quel droit dites-vous : nous tous ?" Permettez, messieurs, je ne pourrai pas me justifier, de toute façon, avec cette nous-toussité.
Pour ce qui me concerne personnellement, tout ce que j'ai fait, c'est, dans ma vie, d'amener à la limite ce que, vous-mêmes, vous avez peur d'amener ne serait-ce qu'à la moitié, tout en prenant, en plus, votre lâcheté pour du bons sens - ce qui vous console, et qui vous berne. Si bien que, de nous tous, c'est moi sans doute, qui ressors le plus "vivant".
Mais ouvrez donc les yeux ! Nous ne savons même pas où il vit, ce vivant là, et ce qu'il est vraiment, et comment il s'appelle ! Laissez-nous seuls, sans livres, et nous serons perdus, abandonnés, nous ne saurons pas à quoi nous accrocher, à quoi nous retenir; quoi aimer, quoi haïr, quoi respecter, quoi mépriser ? Même être des hommes, cela nous pèse - des hommes avec un corps réel, à nous, avec du sang; nous avons honte de cela, nous prenons cela pour une tache et nous cherchons à être des espèces d'hommes globaux fantasmatiques.
Nous sommes tous morts-nés, et depuis bien longtemps, les pères qui nous engendrent, ils sont des morts eux-mêmes, et tout cela nous plaît de plus en plus. On y prend goût. Bientôt nous inventerons un moyen pour naître d'une idée. Mais - ça suffit : je n'ai plus envie d'écrire, moi, du fond de mon "sous-sol"...
Pourtant, ce n'est pas là que s'achèvent les "carnets" de cet homme paradoxal. C'était plus fort que lui, il a continué. Mais il nous semble, à nous aussi, que c'est ici que l'on peut s'arrêter.
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Le point de vue des éditeurs : BABEL
"Les carnets du sous-sol, publiés en 1864
Et dont longtemps on mésestima l'importance
Le point de vue des éditeurs : BABEL
"Les carnets du sous-sol, publiés en 1864
Et dont longtemps on mésestima l'importance
Pour la compréhension de l'oeuvre de l'écrivain"
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Or, pour rendre la tonalité de ce monologue,
Pour en retrouver la "matière",
Pour en restituer le sens qui tient avant tout
À la langue et à l'usage qu'en fait Dostoïevski,
Il fallait une traduction débarrassée du souci d'élégance
Contre lequel celui-ci n'a cessé de lutter.
Traduction par André Markowicz
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