Sagement inculte

Publié le par Tamara

Saratov.jpgSARATOV PANORAMA, EARLY 1900

Ce n’est pas pour me vanter mais ce n’est pas une vie.

Mais ce n’est pas de ma faute, je fais de mon mieux,
le plus mal possible, goguenard et égrillard.

Dévadé
, Réjean DUCHARME

 

Tirade de L’Adolescent, de DOSTOÏEVSKI:


On me dira qu’il est absurde de vivre ainsi : pourquoi ne pas avoir d’hôtel, de maison ouverte à tous, pourquoi ne pas réunir de nombreuses sociétés, ne pas avoir d’influence, ne pas se marier ? À quoi se réduira alors Rothschild ? Il sera comme tout le monde. Tout le charme de l’« idée » disparaîtra, avec toute sa force morale. J’ai appris par cœur dans mon enfance le monologue du Chevalier avare de Pouchkine. Pouchkine n’a rien produit de supérieur, pour l’idée ! Je m’en tiens encore aujourd’hui à ces idées-là. 


- Mais votre idéal est bien bas, dira-t-on avec mépris. l’argent ! la richesse ! Et l’intérêt social, et les exploits humanitaires ?


Mais savez-vous à quoi j’emploierais ma richesse ? Quelle immoralité et quelle bassesse y a-t-il à ce que, d’une multitude de pattes juives sales et malfaisantes, ces millions tombent entre les mains d’une créature solitaire ferme et raisonnable dirigeant sur le monde un regard perçant ? D’une façon générale, tous ces rêves d’avenir, toutes ces prévisions, ne sont encore qu’une espèce de roman et j’ai peut-être tort de les noter; ils auraient mieux fait de rester dans mon cerveau; je sais aussi que personne peut-être ne lira ces lignes; mais si quelqu’un les lisait, croirait-il que je ne supporterais peut-être pas les millions de Rothschild ? Non point qu’il puisse m’écraser, mais en un tout autre sens, absolument opposé. J’ai plus d’une fois, dans mes rêves, embrassé le moment à venir où ma conscience sera entièrement satisfaite et où la puissance me semblera insuffisante. Alors, non point par ennui ni par un spleen sans but, mais parce que je voudrai infiniment plus, je rendrai tous mes millions aux hommes : que la société répartisse à son gré toute ma richesse, et moi, moi, je retomberai dans le néant !


Peut-être même me métamorphoserai-je en ce mendiant qui est mort en bateau, à cette différence près qu’on ne trouvera rien de cousu dans mes haillons. La seule conscience que j’ai eu entre les mains des millions et que je les ai jetés dans la boue me nourrirait dans mon désert. Encore aujourd’hui, je suis prêt à penser ainsi.


OUI, MON « IDÉE »

C’EST LA FORTERESSE OÙ,
EN TOUT TEMPS,
EN TOUTE OCCASION,

JE PEUX FUIR
TOUS LES HOMMES,

FÛT-CE COMME
LE MENDIANT

MORT EN BATEAU.
VOILÀ MON POÈME !

ET SACHEZ-LE,

J’AI BESOIN
DE MA VOLONTÉ VICIEUSE
TOUT ENTIÈRE,
UNIQUEMENT
POUR ME PROUVER
À MOI-MÊME
QUE J’AI LA FORCE
D’Y RENONCER.


On objectera sans nul doute que c’est de la poésie et que je ne lâcherai jamais mes millions si j’en suis jamais possesseur, et ne me changerai jamais en mendiant de Saratov. Peut-être en effet ne les lâcherai-je pas; je n’ai fait qu’esquisser l’idéal de ma pensée. Mais j’ajouterai maintenant sérieusement : si j’arrivais, dans mon accumulation de richesse, au même chiffre que Rothschild, je pourrais effectivement finir par les jeter à la face de la société. (Avant d’arriver au chiffre de Rothschild, ce serait difficile à exécuter.) Et ce n’est pas la moitié que je donnerais, car alors ce ne serait que vulgarité : je serais deux fois plus pauvre et rien de plus; mais le tout, jusqu’au dernier kopek, car en devenant pauvre, je me trouverais du coup deux fois plus riche que Rothschild ! Si on ne le comprend pas, ce n’est pas de ma faute; je n’entrerai pas dans des explications.


« C’est du fakirisme, c’est la poésie de la nullité et de l’impuissance ! décideront les gens, c’est le triomphe de l’incapacité et de la médiocrité ! » Oui, je l’avoue, c’est en partie le triomphe de l’incapacité et de la médiocrité, mais non pas de l’impuissance.


J’AI ÉPROUVÉ UNE JOIE FOLLE
À ME REPRÉSENTER UNE CRÉATURE,
PRÉCISÉMENT INCAPABLE
ET MÉDIOCRE,
DEBOUT EN FACE DU MONDE
ET LUI DISANT
AVEC UN SOURIRE :


vous êtes les Galilée et les Copernic, les Charlemagne et les Napoléon, les Pouchkine et les Shakespeare, les maréchaux de camp et de cour, tandis que me voici, moi, sans talent et sans naissance, et pourtant au-dessus de vous, puisque vous vous êtes soumis de vous-même à ça. Je l’avoue, j’ai poussé cette fantaisie à l’extrême, au point de rayer jusqu’à l’instruction.

IL M’A SEMBLÉ
QUE CE SERAIT PLUS BEAU
SI CET HOMME ÉTAIT MÊME
SALEMENT INCULTE.


Ce rêve outré exerça son influence sur moi dès la première classe du lycée; je cessai d’étudier, par fanatisme : sans instruction, l’idéal grandissait en beauté. Maintenant, j’ai changé d’opinion sur ce point; l’instruction ne nuira point.


Messieurs, est-il possible que l’indépendance de la pensée, même la plus réduite, vous soit si pénible ?


HEUREUX QUI POSSÈDE
UN IDÉAL DE BEAUTÉ,
FÛT-IL
MÊME
ERRONÉ !


Mais je crois au mien. Je l’ai seulement exposé maladroitement, élémentairement.

DANS DIX ANS, BIEN SÛR,
JE L’EXPOSERAI MIEUX.
EN ATTENDANT,
JE GARDERAI TOUT CELA
EN SOUVENIR.
.....................

De toute beauté, Dolgorouki, de toute beauté ! Excellent l’Adolescent, comme exposé, excellent : A + comme à l’Université. Pas besoin d’aller à l’Université pour avoir des A + quand on est excellent élève.

ps : dans dix ans, ton idéal de beauté, ne pourra qu’être moins beau, même si tu l'exposeras mieux, bien sûr. Rien de plus vivant, de plus puissant, donc de plus beau qu'une pensée qui se fait homme, qui devient homme, qui se construit.

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Publié dans Dostoievski

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T
VOILÀ MON IDÉE ! aussi vulgaire soit-elle. De toute façon "Seule la réalité justifie tout"Elle justifiera mon idée. Ce n'est qu'une question d'opiniâtreté et continuité.
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T
SI ÇA PEUT TE RASSURER DOLGOROUKI, MOI AUSSI, J'AI CESSÉ MES ÉTUDES POUR POURSUIVRE MON IDÉE. MAIS J'AI CHANGÉ D'OPINION. LES ÉTUDES NE NUIRONT PAS MON IDÉE, PLUS MAINTENANT. ELLE A FAIT SON CHEMIN. MAITENANT, À MOI, DE POURSUIVRE MON CHEMIN.POURSUIVONS NOTRE CHEMINCÔTE À CÔTESANS SE NUIRESANS SE PERDREL'UNE DANS L'AUTREVOILÀ MON POÈME !
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T
Comme tous les nouveaux venus dans la vie, et en tenant compte de la pression spéciale de sa destinée, l'enfant avait sans nul doute en lui cet éveil d'idées propre aux jeunes années, qui tâche d'ouvrir le cerveau et qui ressemble aux coups de bec de l'oiseau dans l'oeuf; mais tout ce qu'il y avait dans sa petite conscience en ce moment se résolvait en stupeur. L'excès de sensation, c'est l'effet du trop d'huile, arrive à l'étouffement de la pensée. Un homme se fût fait des questions, l'enfant ne s'en faisait pas; il regardait. ***L'enfant poursuivit son chemin.Maintenant il ne courait plus, il marchait. Dire que cet rencontre d'un mort l'avait fait un homme, ce serait limiter l'impression multiple et confuse qu'il subissait. Il y avait dans cette impression beaucoup plus et beaucoup moins. Ce gibet, fort trouble dans ce rudiment de compréhension qui était sa pensée. restait pour lui une apparition. Seulement, une terreur domptée étant un affermissement, il se sentit plus fort. S'il eût été d'âge à se sonder, il eût trouver en lui mille autres commencements de méditation, mais la réflexion des enfants est informe, et tout au plus sentent-ils l'arrière-goût amer de cette chose obscure que l'homme appelle l'indignation.Ajoutons que l'enfant a ce don d'accepter très vite la fin d'une sensation. Les contours lointains et fuyants, qui font l'amplitude des choses douloureuses, lui échappent. L'enfant est défendu par sa limite, qui est la faiblesse, contre les émotions trop complexes. Il voit le fait, et peu de choses à côté. La difficulté de se contenter des idées partielles n'existe pas pour l'enfant. Le procès de la vie s'instruit que plus tard, quand l'expériences arrive avec son dossier. Alors, il y a confrontation des groupes de faits rencontrés, l'intelligence renseignée et grandie compare, les souvenirs du jeune âge reparaissent sous les passions comme le palimpseste sous les ratures, ces souvenirs sont des ponts d'appui pour la logique, et ce qui était vision dans le cerveau de l'enfant devient syllogisme dans le cerveau de l'homme. DU RESTE L'EXPÉRIENCE EST DIVERSE,ET TOURNE BIEN OU MALSELON LES NATURES.l'HOMME QUI RIT, VICTOR HUGO
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