Volontier !

POSSÉDÉ, EN EFFET
ÇA SE REMARQUE
AU PREMIER REGARD !
QUELLE BELLE BARBE
TANT QUE ÇA PIQUE
YA DE LA VIE...
YA DE L'AMOUR.
EXTRAIT DES POSSÉDÉS. DU DIALOGUE ENTRE STÉPANOVITCH ET KIRILOV
(pour faire suite aux articles de suicide logique. suicide pédagogique
- Tu veux absolument connaître la couleur de mon sang ?
-Comprenez que ce n’est nullement par haine contre vous. Au fond, cela m’est égal. C’est uniquement dans l’intérêt de la Cause. Vous voyez bien que l’on ne peut compter sur personne. Je ne comprends rien à votre idée et pourquoi vous voulez vous tuer. Ce n’est pas moi qui vous ai suggéré cette idée. Avant même de me connaître vous aviez fait part de votre dessein aux membres de notre société. Remarquez qu’aucun d’eux ne vous y a poussé, qu’aucun d’eux ne vous connaissait même; vous leur avez tout confié de votre propre mouvement, dans une sorte d’élan sentimental. Que faire, si, d’accord avec vous et sur votre proposition (oui, sur votre proposition, remarquez-le!), on a établi un plan d’action auquel il est impossible de rien changer maintenant ? Vous en savez beaucoup trop. Si vous reculez et allez demain nous dénoncer, cela peut être très désavantageux pour nous, hein, qu’en pensez-vous ? Non, vous vous êtes engagé, vous avez donné votre parole, vous avez accepté de l’argent. Cela vous ne pouvez le nier… »
Piotr Stépanovitch s’était échauffé en parlant, mais il y avait déjà longtemps que Kirilov ne l’écoutait plus. Il arpentait la chambre d’un air songeur.
«Je regrette Chatov, dit-il en s’arrêtant de nouveau devant Piotr Stépanovitch.
-Moi aussi je le regrette, peut-être bien que…
-Tais-toi, misérable ! hurla Kirilov avec un geste de menace non équivoque. Je te tuerai !
-D’accord, d’accord, j’ai menti, je ne le regrette nullement. Mais suffit suffit ! » Piotr Stépanovitch se dressa d’un bond et leva le bras comme pour se défendre.
Kirilov se tut et se remit à marcher.
«Je ne reculerai pas. Je veux me tuer précisément maintenant. Tous des gredins.
-Excellente idée : il n’y a que des gredins partout, et comme un honnête homme ne peut en ressentir que du dégoût, il vaut mieux…
-Imbécile! moi aussi je suis un gredin, comme toi, comme tout le monde. Il n’y a jamais eu d’honnête homme.
-Enfin, il a mis le doigt dessus. Comment ne compreniez-vous pas jusqu’ici, intelligent comme vous l’êtes, que tous les hommes sont les mêmes, que nul n’est meilleur ni pire, mais qu’il y en a d’intelligents et de bêtes, et que si tous sont des gredins (ce qui est faux d’ailleurs), il ne doit donc pas y avoir d’honnêtes gens ?
-Tu ne plaisantes pas ? demanda Kirilov en regardant Piotr Stépanovitch non sans étonnement. Tu parles avec chaleur et simplement… Est-il possible que des gens comme toi aient des convictions ?
-Kirilov, je n’ai jamais pu comprendre pourquoi vous vouliez vous tuer. Je sais seulement que c’est par conviction… Mais si vous ressentez le besoin de vous épancher, pour ainsi dire… je suis à votre disposition… Mais ne perdons pas de vue que l’heure passe…
-Quelle heure est-il ?
-Juste deux heures déjà », répondit Piotr Stépanovitch en consultant sa montre. Il alluma une cigarette.
«Je crois que l’on pourra encore s’entendre », songea-t-il à part soi.
«Je n’ai rien à te dire, grogna Kirilov.
-Je me rappelle vaguement qu’il s’agissait de Dieu…
Vous me l’aviez expliqué une fois, deux fois même. Si vous vous tuer vous deviendrez Dieu. »
-Oui, je deviendrai Dieu. »
Piotr Stépanovitch se garda bien de sourire; il attendait, Kirilov lui jeta un regard malin.
«Vous n’êtes qu’un intrigant et un politicien menteur; vous voulez m’entraîner sur le terrain philosophique et échauffer mon enthousiasme, pour faire la paix, pour dissiper ma colère, et ensuite, quand nous nous serons réconciliés, vous m’arracherez le papier au sujet de Chatov. »
Piotr Stépanovitch répondit avec une franchise et une candeur presque naturelles :
«Admettons que je sois en en effet un gredin, mais que vous importe en ce moment, Kirilov ! Pourquoi nous disputons-nous, dites-le-moi ? Votre nature est telle, et la mienne est autre, et après ? De plus, nous sommes tous les deux…
-Des gredins…
-Peut-être bien… Mais vous savez vous-même que ce ne sont que des mots.
-Toute ma vie j’ai voulu que ce soit autre chose que des mots. Et je n’ai vécu que pour cela, pour que ce soit autre chose. Et maintenant encore, je veux chaque jour que ce ne soit pas des mots.
-Chacun cherche ce qui lui convient. Le poisson… Je veux dire que chacun cherche en quelque sorte son confort; et c’est tout. C’est connu depuis longtemps.
-Son confort, dis-tu ?
-Il ne vaut pas la peine de discuter sur les mots.
-Non, tu as bien dit, son confort, soit. Dieu est nécessaire, et par conséquent, il doit exister.
-Parfait.
-Mais je sais qu’il n’existe pas et qu’il ne peut exister.
-C’est plus probable.
-Est-il possible que tu ne comprennes pas qu’un homme ne peut continuer à vivre avec deux idées pareilles ?
-Il ne lui reste donc plus qu’à se faire sauter la cervelle ?
-Est-il possible que tu ne comprennes pas que l’on puisse se tuer pour cette seule raison ? Tu ne comprends pas qu’il puisse y avoir un homme, un seul parmi vos millions d’individus, qui ne pourra le supporter et ne voudra plus vivre ?
-Je ne comprends qu’une chose, c’est que vous paraissez hésiter… Et c’est très mauvais.
-Stavroguine, lui aussi, a été dévoré par l’idée, dit Kirilov qui marchait toujours de long en large d’un air sombre et n’avait même pas entendu la dernière phrase de Piotr Stépanovitch.
-Comment ? » Piotr Stépanovitch dressa l’oreille. « Quelle idée ? Il vous en a parlé lui-même ?
-Non, je l’ai devinée : quand Stavroguine croit, il ne croit pas qu’il croit. Et quand il ne croit pas, il ne croit pas qu’il ne croit pas.
-Hum !... Stavroguine a encore autre chose, de plus intelligent que cela… », murmura Piotr Stépanovitch; il suivait anxieusement le nouveau tour que prenait la conversation et observait le visage pâle de Kirilov.
«Que le diable l’emporte ! Il ne se tuera pas, songeait-il, je l’ai toujours pressenti. Il se délecte à ses propres imaginations. Quelle sale engeance ! »
«Tu es le dernier qui reste auprès de moi. Je ne voudrais pas que nous nous quittions mal », lança soudain Kirilov.
Piotr Stépanovitch hésita un moment avant de répondre. « Qu’est-ce encore que cela ? » se dit-il.
«Croyez bien, Kirilov, que je n’ai absolument rien contre vous, en tant qu’homme, personnellement, et que j’ai toujours…
-Tu es un misérable et un esprit faux, mais je suis comme toi, et je me tuerai et toi tu vivras.
-Vous voulez dire que je suis tellement vil que je continuerai à vivre ? »
Il ne serait pas encore juste s’il était avantageux ou non de poursuivre cette conversation, et il résolut de « s’en remettre aux circonstances ». Cependant le ton supérieur et le mépris que lui montrait toujours Kirilov, et qui l’avaient de tout temps agacé, l’irritaient aujourd’hui plus encore que d’habitude. Cela tenait peut-être à ce que Kirilov devait mourir dans une heure (Piotr Stépanovitch ne le perdait pas de vue, malgré tout), et lui faisait ainsi l’effet d’un être déjà diminué, d’un homme à moitié vivant en quelque sorte, de quelqu’un dont lui, Piotr Stépanovitch, ne pouvait tolérer l’orgueilleuse condescendance.
«Il me semble que vous m’écrasez de votre supériorité parce que vous allez vous tuer ?
-Je suis très étonné que les hommes continuent à vivre, dit Kirilov qui, cette fois encore, n’avait pas entendu la remarque de Piotr Stépanovitch.
-Hum ! admettons, c’est une idée, mais…
-Singe ! tu t’empresses de dire « oui » pour t’emparer de moi. Tais-toi! Tu ne comprends rien. Si Dieu n’est pas, je suis Dieu.
-C’est précisément ce point que je n’ai jamais pu comprendre chez vous : pourquoi êtes-vous Dieu ?
-Si Dieu est, toute la volonté lui appartient et en dehors de sa volonté je ne puis rien. S’il n’est pas, toute la volonté m’appartient, et je dois proclamer ma propre volonté.
-Votre propre volonté ? Et pourquoi devez-vous la proclamer ?
-Parce que c’est à moi maintenant qu’appartient toute la volonté. Est-il possible qu’il n’y ait personne sur toute la planète qui, après avoir tué Dieu et croyant en sa propre volonté, ose proclamer cette volonté sous sa forme suprême ? C’est comme si un pauvre ayant hérité avait peur et n’osait s’approcher du sac, se considérant trop faible pour s’en emparer. Je veux proclamer ma propre volonté. Même si je dois être le seul, je le ferai.
-C’est ça, faites-le !
-Je dois me brûler la cervelle, parce que la manifestation suprême de ma volonté, c’est le suicide.
-Mais vous n’êtes pas le seul. Bien des gens se sont suicidés avant vous.
-Pour des raisons quelconques. Mais sans aucune raison, uniquement pour proclamer sa volonté, je suis le seul. »
«Non, il ne se tuera pas », se dit Piotr Stépanovitch.
«Savez-vous, observa-t-il agacé, à votre place, je manifesterais ma volonté en tuant quelqu’un d’autre, mais je ne me tuerais pas. Vous pourriez ainsi vous rendre utile. Je vous indiquerai qui, si vous n’avez pas peur. En ce cas vous pourriez ne pas vous faire sauter la cervelle aujourd’hui. On pourrait s’entendre.
-Tuer un autre, ce serait la forme la plus basse de ma volonté; c’est bien toi tout entier. Je ne suis pas toi : je veux la forme suprême, et je me tuerai. »
«Il a trouvé cela tout seul », grommela rageusement Piotr Stépanovitch.
«Je dois proclamer mon incrédulité, reprit Kirilov qui continuait de marcher de long en large. L’idée la plus haute, pour moi, c’est que Dieu n’existe pas. L’histoire de l’humanité tout entière me rend témoignage. Jusqu’ici l’homme n’a fait qu’inventer Dieu pour vivre sans se tuer; voilà toute l’histoire du monde jusqu’à nos jours ! Moi seul, pour la première fois dans l’histoire du monde, j’ai refusé d’inventer Dieu. Que tous le sachent une fois pour toutes ! »
«Il ne se tuera pas », songeait Piotr Stépanovitch de plus en plus inquiet.
«Qui le saura ? dit-il pour l’exciter Nous ne sommes que deux ici. Lipoutine peut-être ?
-Tous le sauront, tous ! Il n’y a rien de caché qui ne se sache. C’est Lui qui l’a dit. »
Et il désigna avec une sorte d’exaltation fébrile l’image du Sauveur devant laquelle brûlait une veilleuse. Piotr Stépanovitch devint furieux.
«Alors vous croyez encore en Lui et vous allumez une veilleuse. A tout hasard, peut-être ? »
Kirilov garda le silence.
«M’est avis que vous croyez encore plus qu’un pope.
-En qui ? En Lui ? Écoute ! » Kirilov s’arrêta, regardant droit devant lui comme en extase. « Ecoute, une grande idée : Un jour on dressa trois croix. Un de ceux qui étaient crucifiés avait une foi si forte qu’il dit à celui qui était à sa droite : « Aujourd’hui même tu seras « avec moi au paradis ». Le jour s’acheva, ils moururent tous deux, et ne trouvèrent ni paradis, ni résurrection. La parole du crucifié ne se réalisa pas. Écoute ! Cet homme était le plus grand de toute la terre; il était la raison de l’existence de la terre. La planète avec tout ce qu’il y a dessus n’est folie sans cet homme. Il n’y a jamais eu avant lui et il n’y aura jamais après lui d’être semblable à cet homme, même s’il devait y avoir un miracle. Le miracle, c’est précisément qu’il n’a jamais existé, qu’il n’existera jamais d’homme tel que lui. Et si c’est ainsi, si les lois de la nature n’ont pas épargné même leur miracle et l’ont obligé à vivre au milieu du mensonge et à mourir pour un mensonge, alors toute cette planète n’est qu’un mensonge et repose sur le mensonge et la dérision, alors les lois mêmes de cette planète ne sont qu’un mensonge et une vaudeville diabolique ! À quoi bon vivre alors ?

Les Possédés
il n'y a pas une petite
ressemblance entre
ce possédé et le
Dostoïevski du haut
à tout hasard, peut-être ?
comme l'existence de
Dieu, duTOUT et du reste !?...
on s'en fout, tamara,
COMME LUI
DE TOUT
COMME DU RESTE