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Dimanche 3 février 2008
Cet article fait suite à l'article, Fake : première partie du poème
La corrida par Jacques Prévert.
Voici la suite de ce poème mais non la Fin :

Un peu plus tard très sombre dans la nuit

La Reine est seule dans la chambre

Le Roi dans son bureau

s’occupant des affaires du pays

L’Armoire à secrets s’ouvre à deux battants

une suivante entre un flambeau dans la main

et le taureau entre aussi

La suivante se retire emportant sa lumière

et seule la lune éclaire

la Reine nue sur son grand lit

Soudain elle se réveille

aperçoit son ami

et sourit

Minot Minot Minot

Mon petit Minotaure…

Le taureau ne dit rien

il est debout sur ses pattes de derrière

une de ses pattes du devant appuyée sur la cheminée

il est un peu triste

et pourtant la Reine lui plaît

La nuit dernière il avait rêvé de bagages et de rôti de veau et d’une

vache belle comme le jour

il se trouve un peu seul sur la terre

comme tant de créatures humaines

et s’avançant près du lit

appuie d’abord son front contre la vitre

Un train passa dans la nuit

Dans un wagon un homme s’est endormi

Il a fait un mauvais voyage

l’officionado

la corrida n’a pas été réussie

la Reine a empêché la mise à mort

Il a des cauchemars à cause de cela

et aussi des remords

à cause d’autres choses

Un tas de choses d’autrefois qui reviennent et qui murmurent

des choses en apparences très normales

et qui se sont passées dans sa demeure

Mais là

l’homme jouait le beau rôle

dans ce que les hommes appellent

la réalité

et tant pis s’il le jouait mal

Tandis que dans son rêve

il a le rôle mauvais

et il le joue très bien

la farce a l’air plus vraie

et il la trouve mauvaise

Le train est bientôt loin…

 

Le taureau lui est toujours là

qui écoute les bruits de la nuit

et la Reine le regarde

le taureau debout sur ses pattes de derrière

avec sa queue il fouette doucement

une carafe et des verres de cristal

posés sur un guéridon

et cela fait un petit bruit très doux

une très frêle petite musique de verre

une lancinante chanson

comme ces petites plaques de verre

accrochées entre elles

par de très légères ficelles

et qui se balancent dans le vent

à la porte des boutiques

de China town à San Francisco

là-bas en Amérique

Je ne suis jamais allée là-bas pense la Reine mais je suis sûre que

la musique de là-bas comme en Chine c’est tout à fait comme celle-là.

Et elle fredonne

à voix basse

d’une voix encore plus douce que la musique de verre

China town

China town

China town

Un autre train passe dans la nuit

China town

China town

China town

LE TAUREAU N'ÉCOUTE PAS SON BRUIT
IL ÉCOUTE SEULEMENT
ET TRISTEMENT
LA CHANSON DES TANNEURS

 

des tanneurs qui travaillent de nuit

Et la tannerie n’est pas loin du Palais

et même quand c’est l’été à cause du vent

tout cela pue horriblement

toutes ces peaux qu’on tanne

et tanne et tanne et tanne

China town

China town

China town

Le taureau écoute toujours la chanson des tanneurs

et il est mal à l’aise

à cause de ce mauvais air

et de cette mauvaise odeur


IL SE TOURNE ALORS DU CÔTÉ DE LA REINE
China town
China town
China town
Il COMPREND QU'ELLE L'APPELLE
ET S'AVANCE VERS ELLE

China town

China town

China town

Et tanne et tanne et tanne

Et comme le tanneur fait son métier de tanneur

il fait lui son métier de taureau

China town

China town

China town

DIEU ME DAMNE
CHANTE LA REINE

FOLLE DE JOIE
AH QUE LA VIE EST BELLE

MÊME SI ON MEURT QUELQUEFOIS

 

China town

China town

China town

On n’entend plus la chanson des tanneurs

ni le bruit des trains dans la nuit

Seul le bruit du premier train du petit matin

China town

China town

China town...

 

Et le Roi entre sur la pointe des pieds

la démarche très noble

mais les traits très tirés

Il voit dans le soleil qui vient de se lever

sa femme éventrée morte

au beau milieu du lit

avec un grand sourire enfantin ébloui

Et puis

sur le tapis

le taureau endormi

***
JUSQU'OÙ LA REINE
EST PRÊTE À ALLER
POUR DÉPOSER
UN SEUL VRAI BAISER,
SON PREMIER
ET DERNIER
VRAI BAISER
AU MUSEAU
DE SON DULCINÉ
TAUREAU ?

JUSQU'OÙ ?

MAIS,
JUSQU'AU BOUT
DE SA FOLIE.

QUELLE QUESTION !

LA QUESTION NE SE
POSE PAS
À UNE REINE,
FOLLE À MOURIR
D'UN TAUREAU.

VOILÀ CE QUE J'EN PENSE :

VOILÀ COMME PENSENT
LES VACHES FOLLES,
REINE OU SERVANTE.
Mercredi 30 janvier 2008

Vache
petite vache
génisse
un jour les hommes te conduiront au taureau
tu auras du plaisir peut-être
de la joie
des enfants
des fils qu'on appellera des veaux
ou des filles qu'on appellera génisses
comme on t'appelait autrefois toi
Tu les lécheras
tu feras tout le nécessaire
sans peut-être garder la mémoire
de tout ce que tu auras souffert
Puis un jour les hommes viendront
ils regarderont les veaux
ils diront qu'ils sont beaux
et bons
et ils les mangeront
Et puis tu resteras seule
avec d'autres vaches
et les hommes reviendront
avec un autre taureau
et tout cela se passera
comme la première fois
avec les bons et les mauvais côtés de la situation
Et puis tu vieilliras
et tu commenceras à mourir
Les hommes hocheront la tête
ils t'abattront
et ta peau
ils la vendront
Quelque chose de toi
deviendra un objet
puis un autre
des souliers
des valises
Avec les valises
les hommes prendront les trains
pour le voyage...

Et l'homme à la valise en peau de vache
regarde les vaches
et dit que les vaches regardentles trains
Et personne ne sait ce qui se passe
ni comment ça se passe
dans votre tête quand le train passe
Pourtant les hommes en parlent
histoire de causer
Et l'homme à la valise en peau de vache
s'en va voir les courses de taureaux
De son métier il est plutôt Officionado

Et la ville est en fête le Roi vient d'épouser la Reine et la Reine
est très belle et le peuple l'acclame et valsant avec elle le Roi
la couve du regard
Précisément du même regard que l'homme prête si aimablement
aux vaches qui de loin regardent passer les trains

LA REINE NE REGARDE QUE LES TAUREAUX
QU'ON ENTRAÎNE VERS LES ARÈNES
ET PARMI TOUS CES TAUREAUX
ELLE NE VOIT QUE LE PLUS BEAU

Et le Roi est dans tous ses états lui qui dira plus tard l'État c'est
moi ou quelque chose d'analogue ou d'approchant en espagnol
édifiant et toujours valsant complaisamment il se sourit à lui-même
et se voyant de nuit déjà comme un taureau au milieu de l'arène
fort satisfait de ce royal jeu de mots trouvé
dans son grand Almanach Verbe-Haut

Et la nuit de noces est royale et l'on entend dans les couloirs les courtisans et confidents qui d'une voix confidentielle et courtisanesque émettent des voeux les bras au ciel et d'égrillardes larmes aux yeux

Une vraie sirène cette reine
bientôt nous aurons un dauphin

Sur le grand lit
la Reine feint de jouir comme six Reines
et le Roi l'entend se plaindre si heureusement qu'il en est tout
surpris tout content éblouis
Et pourtant
elle pense au taureau la Reine
au grand taureau debout
au milieu de l'arène
et elle crie grâce pour lui
Mais le Roi prend cela pour soi
la Reine a crié grâce
il est heureux comme un Roi
le Roi
C'est leur façon d'être heureux à ces gens-là

Quelques jours plus tard à la corrida
le taureau va être tué
À l'instant de la mise à mort

la Reine se dresse secoue le Roi et l'implore
et voilà la fête terminée

et voilà le taureau gracié
la Reine sourit

le taureau la regarde
elle le regarde aussi

ils ne disent pas un mot
mais entre eux tout est dit

LA CORRIDA par JACQUES PRÉVERT: à suivre,
pour ceux que les histoires de taureau intéressent,
ou ceux qui les aiment tout simplement,
comme on aime
au mois de mai,
dans les champs
comme on aime
la valse à mille temps
de Brel,
naturellement !

TROIS CENT TRENTE-TROIS FOIS LE TEMPS
DE BÂTIR UN ROMAN
 

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