
La maladie ? ne serions-nous pas presque tentés de nous demander si nous pouvons nous en passer ? La douleur seule, la grande douleur, libère l'esprit en dernier ressort, elle qui enseigne le grand soupçon, elle qui fait de tout U un X un vrai X, un X authentique, c'est-à-dire l'avant-dernière lettre avant la dernière des lettres...
La douleur seule, la grande douleur, cette longue et lente douleur qui prend son temps et nous fait cuire comme au bois vert, nous oblige, nous philosophes, à descendre au dernier repli de nos profondeurs, à rejeter toutes ces confiances, ces bonhomies, voiles, douceurs et moyens-termes dans lesquels nous placions peut-être, jusqu'alors, notre humanité.
Je doute fort qu'une telle douleur nous rende "meilleurs", mais je sais qu'elle nous rend plus profonds. Que nous lui opposions notre fierté, notre sarcasme et notre énergie et fassions comme le Peau-Rouge qui, malgré les pires supplices, se paie sur son bourreau par des traits d'ironie, ou que nous nous retirions, en face d'elle, dans ce néant des Orientaux - ils l'appellent le Nirvana, - dans cette résignation muette, rigide et sourde, dans cet oubli, cette extinction de soi,
de toute façon c'est un autre homme qui revient de ces longs et dangereux exercices d'empire sur soi-même, il en rapporte quelques points d'interrogation supplémentaires, et avant tout la volonté d'interroger dorénavant, sur plus de choses, avec plus de profondeurs, de rigueur, de dureté, de malignité et de silence qu'on n'en avait apporté jusqu'à lui.
C'en est fait de la confiance qu'il a eu dans la vie : la vie elle-même est devenue un problème. Mais qu'on ne croie pas pour autant qu'il soit devenu misanthrope ! Aimer la vie lui est même encore possible ; il l'aime seulement d'une façon différente. Il l'aime comme une femme dont on doute...
Mais l'attrait de tout ce qui est problème, l'ivresse de l'X, sont trop grands chez cet homme spiritualisé pour que leurs joies n'engloutissent pas comme une flamme claire toutes les misères des problèmes ; tous les dangers de l'incertitude, toutes les jalousies, même, de cet amant. Il connaît un bonheur nouveau ...

Nietzsche se remettait alors difficilement du "rateau" que venait de lui infliger Lou.
Celle-ci lui fit ses adieux en lui laissant ce poème: Hymne à la vie:
Oui, un ami aime son ami
Comme moi je t'aime, vie énigmatique
qu'en toi je jubile ou pleure,
Que tu me donnes du bonheur ou de la douleur,
Je t'aime, toi et ton chagrin ;
Et si tu dois me détruire,
Je m'échapperai de tes bras,
Comme un ami s'arrache du sein de son ami.
De toutes mes forces, je t'enserre !
Laisse tes flammes m'embraser,
Laisse-moi encore dans le feu du combat
Pénétrer plus profondément ton mystère.
Être pendant des millénaires ! Penser !
Serre-moi dans tes bras :
Si tu n'as plus de bonheur à m'offrir
Eh bien ! tu as encore ta peine.
Merci beaucoup de partager avec moi ce poème, pour ma part, inédit
Quelle belle hymne !!!
Oui en effet la vie n'a pas que du bonheur à offrir, les peines ont un certain charme aussi. J'ai l'impression que nous, occidentaux, sommes obsédés par le plaisir et on délaisse le côté sombre de nos émotions...
Mais la vie nous rattrape toujours... chasse le naturel, il revient au galop : )