ÉMILE NELLIGAN. Né à Montréal en 1879. Écrit la totalité de son œuvre entre 1896 et 1899. Fréquente alors l’École Littéraire de Montréal. Le 9 août 1899, écrit Luc Lacourcière, « malade et surmené par le travail intellectuel, Nelligan est conduit à la retraite Saint-Benoît d’où il ne sortira qu’en 1925 pour passer à Saint-Jean de Dieu ». Il y restera jusqu’à sa mort, en 1941.
« Sa poésie, de plus en plus étrangère au pays et à la société qui l’entourent, dénonce péremptoirement l’inexistence de Canada français. Ce qui fait la grandeur de Nelligan, c’est d’avoir trouvé seul le chemin de l’universel. Mais il s’agit ici, à vrai dire, d’un universel livresque, qui ne se nourrit d’aucune réalité culturelle ambiante. (…) La vraie vie n’est pas ici : Crémazie l’avait déjà proclamé. Pour Nelligan, elle n’est pas davantage en France. Elle n’occupe pas non plus les régions extrêmes d’un espace intérieur que le poète chercherait à approfondir. La vraie vie réside tout entière dans les livres. Le pathétique des poèmes de Nelligan vient peut-être de ce qu’ils sont si livresques, et qu’on les sente en même temps si près d’accéder au statut de choses vivantes. »
Georges-André Vachon, Les Aînés tragiques,
in revue Europe : Littérature du Québec (Paris, fev-mars, 1969).
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LAISSONS LE RÊVEUR RÊVER
COMME ON LAISSE TOMBER LA NEIGE.
LAISSONS LE POÈTE AIMER SANS AMOUR
COMME TOMBE LA NEIGE...
LAISSONS-LE PASSER SANS MAUDIRE
LAISSONS-LE TOMBER SANS MOT DIRE.
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DEUX À DEUX RÊVONS,
LES PIEDS SUR LES CHENETS DE FER,
(POÈMES CHOISIS DE NELLIGAN) :
RONDEL À MA PIPE
Les pieds sur les chenets de fer
Devant un bock, ma bonne pipe,
Selon notre amical principe
Rêvons à deux, ce soir d’hiver.
Puisque, le ciel me prend en grippe
(N’ai-je pourtant pas assez souffert ?)
Les pieds sur les chenets de fer
Devant un bock, rêvons ma pipe.
Preste, la mort que j’anticipe
Va me tirer de cet enfer
Pour celui du vieux Lucifer ;
Soit ! nous fumerons chez ce type,
Les pieds sur les chenets de fer.
JE VEUX M'ÉLUDER
Je veux m’éluder dans les rires
Dans les tourbes de gaîté brusque
Oui, je voudrais me tromper jusque
En des ouragans de délires.
Pitié ! quels monstrueux vampires
Vous suçant mon cœur qui s’offusquent !
Ô je veux être fou ne fût-ce que
Pour narguer mes Détresses pires !
Lent comme un monstre cadavre
Mon cœur vaisseau s’amarre au havre
De toute hétéromorphe engeance.
Que je bénis ces gueux de rosses
Dont les hilarités féroces
Raillent la vierge Intelligence !
UN POÈTE
Laissez-le vivre ainsi sans lui faire de mal !
Laissez-le s’en aller ; c’est un rêveur qui passe ;
C’est une âme angélique ouverte sur l’espace,
Qui porte en elle un ciel de printemps auroral.
C’est une poésie aussi triste que pure
Qui s’élève de lui dans un tourbillon d’or.
L’étoile la comprend, l’étoile qui s’endort
Dans sa blancheur céleste aux frissons de guipure.
Il ne veut rien savoir ; il aime sans amour.
Ne le regardez pas ! que nul ne s’en occupe !
Dites même qu’il est de son propre sort dupe !
Riez de lui !... Qu’importe ! il faut mourir un jour…
Alors, dans le pays où le bon Dieu demeure,
On vous fera connaître, avec reproche amer,
Ce qu’il fut de candeur sous ce front simple et fier
Et de tristesse dans ce grand œil gris qui pleure !
Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Qu’est-ce que le spasme de vivre
A la douleur que j’ai, que j’ai !
Tous les étangs gisent gelés,
Mon âme est noire : Où vis-je ? Où vais-je ?
Tous ses espoirs gisent gelés :
Je suis la nouvelle Norvège
D’où les blonds ciels s’en sont allés.
Pleurez, oiseaux de février,
Au sinistre frisson des choses.
Pleurez, oiseaux de février,
Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,
Aux branches du genévrier.
Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Qu’est-ce que le spasme de vivre
A tout l’ennui que j’ai, que j’ai !...
SITE À VISITER POUR UNE POÉSIE PLUS COMPLÈTE : LIEN
de sa vase gluante aux crapauds endormis.
Soulève-toi d’horreur, mais non plus à demi,
couvert de lieux communs épais, d’images blettes.
Jarrets gonflés par ton effort,
soulève-toi des eaux croupies du Rêve.
– Oui, c’est fait.
Mais pourquoi resté-je ainsi courbé,
vaincu par mon effort !
Un peuple de sylvains me nargue sur ces bords ?...
À leurs cris je me dresse en piétinant d’orgueil.
Que fais-je là ?
Je prends racine, je m’enfeuille, et
j’entends rire Pan au cœur de ma feuillée…
JE SUIS UN ARBRE À POÈMES :
UN POÉMIER.
Paul Fort, Ballades françaises
