
Rien d’important ne meurt…
Seuls… les hommes… et les papillons…
… Sur la Terre, de longues colonnes de fourmis trottent entre les cailloux. Des millions de fourmis minuscules et affairées, et chacune croit à la grandeur de sa tâche, à l’importance suprême du bien d’herbe qu’elle traîne si péniblement…
Janek.
Je suis là. Je ne t’ai pas quitté.
Je n’ai pas eu le temps de finir mon livre.
Tu le finiras.
Non. Je te demande de le finir pour moi.
Tu le finiras toi-même.
Non. Je te demande de le finir pour moi.
Promets-moi...
Je te promets.
Parle-leur de la faim et du grand froid, de l’espoir et de
l’amour…
Je leur en parlerai.
Je voudrais qu’ils soient fiers de nous
et qu’ils aient honte…
Ils seront fiers d’eux et ils auront honte de nous.
Essaie… Il faut qu’ils sachent… Il ne faut pas
qu’ils oublient... Dis-leur...
Je leur dirai tout.
Le lieutenant Twardowski prend dans sa poche le petit volume et le dépose par terre, sur le chemin des fourmis. Mais il faudrait bien autre chose pour forcer les fourmis à se détourner de la route millénaire. Elles grimpent sur l’obstacle et trottent, indifférentes et pressées, sur les mots amers tracés sur le papier en grandes lettres noires : ÉDUCATION EUROPÉENNE. Elles traînent avec obstination les brindilles ridicules. Il faudrait bien autre chose qu’un livre pour les forcer à s’écarter de leur Voie, la Voie que des millions d’autres fourmis encore avaient tracée. Depuis combien de millénaires peinent-elles ainsi, et combien de millénaires lui faudra-t-il peiner encore, à cette race ridicule, tragique et inlassable ?
Combien de nouvelles cathédrales vont-elles bâtir pour adorer le Dieu qui leur donna des reins aussi frêles et une charge aussi lourde ? À quoi sert-il de lutter et de prier, d’espérer et de croire ? Le monde où souffrent et meurent les hommes est le même que celui où souffrent et meurent les fourmis :
UN MONDE CRUEL ET INCOMPRÉHENSIBLE, OÙ LA SEULE CHOSE QUI COMPTE EST DE PORTER PLUS LOIN UNE BRINDILLE ABSURDE, UN FÉTU DE PAILLE, TOUJOURS PLUS LOIN, À LA SUEUR DE SON FRONT ET AU PRIX DE SES LARMES DE SANG, TOUJOURS PLUS LOIN ! SANS JAMAIS S’ARRÊTER POUR SOUFFLER OU POUR DEMANDER POURQUOI…
« LES HOMMES ET LES PAPILLONS… »
Éducation européenne


( Lumière du Matin, Caspar Friedrich, 1808 )
NOURRICE
D’où viens-tu ?
ANTIGONE
De me promener, nourrice.
C’était beau.
Tout était gris.
Maintenant, tu ne peux pas savoir,
Tout est déjà rose, jaune, vert.
C’est devenu une carte postale.
Il faut te lever plus tôt, nourrice,
Si tu veux voir un monde sans couleurs.
Elle va passer.
LA NOURRICE
Je me lève quand il fait encore noir,
Je vais à ta chambre pour voir si tu ne t’es pas découverte
En dormant et je ne te trouve plus dans ton lit !
ANTIGONE
Le jardin dormait encore. Je l’ai surpris, nourrice.
Je l’ai vu sans qu’il sans doute.
C’est beau un jardin
Qui ne pense pas encore aux hommes.
LA NOURRICE
Tu es sortie. J’ai été à la porte du fond, tu l’avais laissée entrebâillée.
ANTIGONE
Dans les champs c’était tout mouillé et cela attendait.
Tout attendait.
Je faisais un bruit énorme
Toute seule sur la route et j’étais gênée
Parce que je savais bien
Que ce n’est pas moi qu’on attendait.
Alors j’ai enlevé mes sandales et
Je me suis glissée dans la campagne
Sans qu’elle s’en aperçoive…
LA NOURRICE
Il va falloir te laver les pieds avant de te remettre au lit.
ANTIGONE
Je ne me recoucherai pas ce matin.
LA NOURRICE
À quatre heures ! Il n’était pas quatre heures !
Je me lève pour voir si elle n’était pas découverte.
Je trouve son lit froid et personne dedans.
ANTIGONE
Tu crois que si on se levait comme cela tous les matins,
Ce serait tous les matins, aussi beau, nourrice,
D’être la première fille dehors ?
LA NOURRICE
La nuit ! C’était la nuit ! et tu veux me faire croire
Que tu as été te promener, menteuse ! D’où viens-tu ?
ANTIGONE
C’est vrai, c’était encore la nuit.
Et il n’y avait que moi dans toute la campagne
À penser que c’était le matin.
C’est merveilleux, nourrice.
J’ai cru au jour la première aujourd’hui.

