mesure d'audience
 
 
Vendredi 6 avril 2007



Rien d’important ne meurt…

Seuls… les hommes… et les papillons…

 

… Sur la Terre, de longues colonnes de fourmis trottent entre les cailloux. Des millions de fourmis minuscules et affairées, et chacune croit à la grandeur de sa tâche, à l’importance suprême du bien d’herbe qu’elle traîne si péniblement…


Janek.

 

Je suis là. Je ne t’ai pas quitté.

 

Je n’ai pas eu le temps de finir mon livre.


Tu le finiras.


Non. Je te demande de le finir pour moi.


Tu le finiras toi-même.


Non. Je te demande de le finir pour moi.


Promets-moi...


Je te promets.


Parle-leur de la faim et du grand froid, de l’espoir et de

l’amour…


Je leur en parlerai.


Je voudrais qu’ils soient fiers de nous

et qu’ils aient honte…


Ils seront fiers d’eux et ils auront honte de nous.


Essaie… Il faut qu’ils sachent… Il ne faut pas

qu’ils oublient... Dis-leur...


Je leur dirai tout.

 

Le lieutenant Twardowski prend dans sa poche le petit volume et le dépose par terre, sur le chemin des fourmis. Mais il faudrait bien autre chose pour forcer les fourmis à se détourner de la route millénaire. Elles grimpent sur l’obstacle et trottent, indifférentes et pressées, sur les mots amers tracés sur le papier en grandes lettres noires : ÉDUCATION EUROPÉENNE. Elles traînent avec obstination les brindilles ridicules. Il faudrait bien autre chose qu’un livre pour les forcer à s’écarter de leur Voie, la Voie que des millions d’autres fourmis encore avaient tracée. Depuis combien de millénaires peinent-elles ainsi, et combien de millénaires lui faudra-t-il peiner encore, à cette race ridicule, tragique et inlassable ?

 

Combien de nouvelles cathédrales vont-elles bâtir pour adorer le Dieu qui leur donna des reins aussi frêles et une charge aussi lourde ? À quoi sert-il de lutter et de prier, d’espérer et de croire ? Le monde où souffrent et meurent les hommes est le même que celui où souffrent et meurent les fourmis :

UN MONDE CRUEL ET INCOMPRÉHENSIBLE, OÙ LA SEULE CHOSE QUI COMPTE EST DE PORTER PLUS LOIN UNE BRINDILLE ABSURDE, UN FÉTU DE PAILLE, TOUJOURS PLUS LOIN, À LA SUEUR DE SON FRONT ET AU PRIX DE SES LARMES DE SANG, TOUJOURS PLUS LOIN ! SANS JAMAIS S’ARRÊTER POUR SOUFFLER OU POUR DEMANDER POURQUOI…

 

« LES HOMMES ET LES PAPILLONS… »

Éducation européenne




ROMAIN GARY
par Tamara publié dans : Lecture
Mardi 13 mars 2007

( Lumière du Matin, Caspar Friedrich, 1808 )


NOURRICE

 

D’où viens-tu ?

 

ANTIGONE

 

De me promener, nourrice.

C’était beau.

Tout était gris.


Maintenant, tu ne peux pas savoir,

Tout est déjà rose, jaune, vert.

C’est devenu une carte postale.


Il faut te lever plus tôt, nourrice,

Si tu veux voir un monde sans couleurs.

 

Elle va passer.

 

LA NOURRICE

 

Je me lève quand il fait encore noir,

Je vais à ta chambre pour voir si tu ne t’es pas découverte

En dormant et je ne te trouve plus dans ton lit !

 

ANTIGONE

 

Le jardin dormait encore. Je l’ai surpris, nourrice.

Je l’ai vu sans qu’il sans doute.

C’est beau un jardin

Qui ne pense pas encore aux hommes.

 

LA NOURRICE

 

Tu es sortie. J’ai été à la porte du fond, tu l’avais laissée entrebâillée.

 

ANTIGONE

 

Dans les champs c’était tout mouillé et cela attendait.

Tout attendait.

Je faisais un bruit énorme


Toute seule sur la route et j’étais gênée

Parce que je savais bien

Que ce n’est pas moi qu’on attendait.


Alors j’ai enlevé mes sandales et

Je me suis glissée dans la campagne

Sans qu’elle s’en aperçoive…

 

LA NOURRICE

 

Il va falloir te laver les pieds avant de te remettre au lit.

 

ANTIGONE

 

Je ne me recoucherai pas ce matin.

 

LA NOURRICE

 

À quatre heures ! Il n’était pas quatre heures !

Je me lève pour voir si elle n’était pas découverte.

Je trouve son lit froid et personne dedans.

 

ANTIGONE

 

Tu crois que si on se levait comme cela tous les matins,

Ce serait tous les matins, aussi beau, nourrice,

D’être la première fille dehors ?

LA NOURRICE
 

La nuit ! C’était la nuit ! et tu veux me faire croire

Que tu as été te promener, menteuse ! D’où viens-tu ?

 

ANTIGONE

 

C’est vrai, c’était encore la nuit.

Et il n’y avait que moi dans toute la campagne

À penser que c’était le matin.

C’est merveilleux, nourrice.


J’ai cru au jour la première aujourd’hui.

 


Antigone, Jean ANOUILH
par Tamara publié dans : Lecture
 

Calendrier

Octobre 2008
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
<< < > >>

Newsletter

Inscription à la newsletter
 
 
Blog : Sport sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus