Le principe d'Hölderlin : Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve.
EDGARD MORIN
Problèmes de la vie quotidienne, Louange Lagrande, 10 ans et des poussières.
Dimanche, 1er mars 2009
Nécessité fait loi quand c'est le diable qui mène la danse.
DEON MEYER
Je n'ai pas écrit depuis quelques mois. On voudrait bien écrire, à certains moments, mais le langage ne nous parle plus. Nous sommes l'un pour l'autre, sourd et muet. Qui est sourd ? Qui est muet ? peu importe puisque l'échange n'est plus possible et que le langage des signes nous est d'aucun secours. Pourquoi d'aucun secours. Simplement parce que, nos doigts ne se commandent plus. Essayez donc de communiquer sans doigts, sans voix et sans oreilles. Vous allez me dire, je suppose : Et les pieds alors ! Communique avec les pieds. Oui, sans doute. Certains peuvent écrire avec leurs orteils, mais je ne veux pas utiliser mes pieds. Je ne veux les salir pour rien au monde. Pas de sueur d'encre sur le front de la vie en marche.
J'ai 10 ans, maintenant. Mon anniversaire se trouve être le 5 décembre. Je me suis fait un petit gâteau, rien que pour moi. Un petit gâteau aux bananes. C'était pas très compliqué à faire. Je l'ai fait par soucis des conventions. J'ai invité Suzie, qui se gèle dans les rues de Montréal pour trouver de quoi se nourrir. Je l'ai invitée à dormir chez moi. Elle a dit oui. Elle a dormi près de moi. C'est la soeur, la mère que je n'aurai jamais.
J'ai demandé à Suzie, où elle dormait depuis que les nuits étaient froides. Chez un bon copain, m'a-t-elle dit, qui a eu la gentillesse de me proposer une chambre. J'ai hâte au printemps pour « re »vivre de nouveau à l'extérieur, m'expliqua-t-elle car, entre moi et le monde, il n'y a plus d'espace, que des murs. On a envahi mon espace et pour le reconquérir, je dois éliminer les murs qui se sont formés à mon insu. Ces murs m'étouffent, m'écrasent vers l'intérieur, m'empêchent de parcourir le monde, hors de moi. Si je réussis à détruire ces murs, je pourrai retourner vivre dans un appartement, je pourrai vivre de l'intérieur vers l'extérieur. Pour lors, je vis de l'intérieur vers l'intérieur. Si ces murs restent, je resterai enfermée dans ce monde intérieur, créé par le monde extérieur mais qui n'est pas de ce monde. Voilà pourquoi je vis dehors : j'ai besoin de l'espace extérieur pour ne pas étouffer de l'intérieur.
Un mauvais génie devait se sentir seul et abandonné : il m'a enfermée entre des murs invisibles. Ce mauvais génie s'évertue à me rendre la vie encore plus médiocre qu'elle n'est en réalité. Il vit en moi. Il s'acharne à me faire la vie dure. Il est grossier et sans pudeur. Avec son gros nez rouge et ses babines énormes, qui pendent, et ses petits yeux étroits comme son esprit, il me répugne. Il guette. Il guette mes faux pas. Et moi, je guette le jour où je détruirai ses murs où il se tient prisonnier.
Je sens bien que Suzie n'a plus toute sa tête, qu'elle déraisonne. Je ne sais pas ce
qu'elle a vécu pour s'imaginer être prisonnière d'un monde qui n'existe que dans sa tête, mais je crois pourtant que ce monde existe, puisqu'elle vit dans ce monde. Il est important pour moi
de prendre au sérieux ce qu'elle me raconte, car je sais que je suis porteuse aussi d'un mauvais génie qui pourrait m'enfermer entre ses murs et m'empêcher de m'extérioriser.
le cul-de-sac existentiel,
sans extériorité,
sans fenêtres
sur le langage usuel,
sans expession réel du réel.
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