.

J'ai vécu sans le savoir,
Comme l'herbe pousse...
Le matin, le jour, le soir
Tournaient sur la mousse.
Les ans ont fui sous mes yeux
Comme à tire-d'ailes
D'un bout à l'autre des cieux
Fuient les hirondelles.
Mais voici que j'ai soudain
Une fleur éclose,
J'ai peur des doigts qui demain
Cueilleront ma rose,
Demain, demain, quand l'Amour
Au brusque visage
s'abatra comme un vautour
Sur mon coeur sauvage.
Dans l'Amour, si grand, si grand,
Je me perdrai toute
Comme un agnelet errant
Dans un bois sans route.
Dans l'Amour, comme un cheveu,
Dans la flamme active,
Comme une noix dans le feu,
Je brûlerai vive.
Dans l'Amour, courant amer,
Las ! comme une goutte,
Une larme dans la mer,
Je me noierai toute.
Mon coeur libre, ô mon seul bien,
Au fond de ce gouffre,
Que serai-je ? un petit rien
Qui tremble, qui tremble !
J'ai peur de demain, j'ai peur
Du vent qui me ploie,
Mais j'ai plus peur du bonheur,
Plus peur de la joie
Qui surprend à pas de loup,
Si douce, si forte,
Qu'à la sentir tout d'un coup
Je tomberai morte.
Demain, demain, quand l'Amour
Au brusque visage
S'abattra comme un vautour
Sur mon coeur sauvage...

Quand mes veines l'entendront
Sur la route gaie,
Je me cacherai le front
Derrière une haie.
Quand mes cheveux sentiront
Accourir sa fièvre,
Je fuirai d'un saut plus prompt
Que le bond d'un lièvre.
Quand ses prunelles, ô dieux,
Fixeront mon âme,
Je fuirai, fermant les yeux,
Sans voir feu ni flamme.
Quand me suivront ses aveux
Comme des abeilles,
Je fuirai, de mes cheveux
Cachant mes oreilles.
Quand m'atteindra son baiser,
Plus qu'à demi-morte,
J'irai sans me reposer
N'importe où, n'importe
Où s'ouvriront des chemins
Béants au passage,
Éperdue et de mes mains
Couvrent mon visage.
Et, quand d'un geste vainqueur,
Toute il m'aura prise,
Me débattant sur son coeur,
Farouche, insoumise,
Je ferai, dans mon effroi
D'une heure nouvelle
D'un obscur je ne sais quoi,
Je ferai, rebelle,
Quand il croira me tenir
À lui tout entière,
Pour retarder l'avenir,
Vingt pas en arrière ! ...
S'il allait ne pas venir ! ...
Marie Noël.

"La vie, voyez-vous, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit"
"Il y a de l'horreur sacré sous les porches de l'énigme; ces ouvertures sont là béantes, mais quelque chose vous dit, à vous passant de la vie, qu'on entre pas. Malheur à qui y pénètre! ..." 