
MONDE DANS UNE TÊTE DE FOU, Fine Oronce (1494-1555),
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COMME LA VIE, COMME LA MORT : CROYEZ EN LA PAROLE
TOUJOURS SINCÈRE DE TAMARA QUICHOTTE QUI CHOQUE.
- Assurément, seigneur Samson Carrasco,
nous avons ce que nous méritons.
C'est avec facilité qu'on imagine et
qu'on commence une entreprise,
mais la plupart du temps il n'est pas si aisé d'en sortir.
Don Quichotte était fou, nous sensés;
pourtant il s'en va riant et bien portant,
et vous restez triste et rompu.
Sachons maintenant une chose, s'il vous plaît :
quel est le plus fou, de celui qui l'est
ne pouvant faire autrement,
ou de celui qui l'est pas sa volonté.
- La différence qu'il y a entre ces deux fous, répondit Samson,
c'est que celui qui l'est par force le sera toujours,
tandis que celui qui l'est volontairement cessera de l'être
QUAND IL LUI PLAIRA.
- À ce train-là, reprit Tomé Cécial,
j'ai été fou par ma volonté
quand j'ai voulu me faire écuyer de Votre Grâce,
et maintenant, par la même volonté,
je veux cesser de l'être
et retourner à la maison.

Miguel de Cervantes
"C'est par la lecture que, pour lui, se trouve adultéré le réel,
l'amour qu'il porte à Dulcinée n'étant pas la cause
de cette rupture, mais l'expression,
d'autant plus ridicule et plus émouvante.
S'il ne s'approche pas de l'objet de son amour,
ce n'est pas en fonction d'un interdit moral quelconque,
c'est bien plus profond :
c'est parce que la rencontre avec la villageoise réelle,
qui sent l'ail et n'est pas jolie, jolie, minerait
l'image même qu'il se forge du monde et de lui-même.
Involontairement (???)
le chevalier à la Triste Figure a laissé
son moi se dilater à la mesure de l'univers.
PÉCHÉ LYRIQUE PAR EXCELLENCE.
CERVANTÈS EST ESSENTIELLEMENT
POÈTE."
Présentation par Georges HALDAS et
José HERRERA PETERE
« Il semblerait même, à en juger par les
enseignements de l’histoire,
que l’esprit humain s’adapte plus facilement à l’absurde qu’au
rationnel »
Gustave Le Bon
Le XVIIe
enfanta quelques penseurs de génie, dont Baruch de Spinoza, qui naquit à Amsterdam en 1632 et expira à La Haye en 1677. Tout comme Descartes, Spinoza était convaincu qu’une Raison bien orientée
détient les clés permettant de pénétrer le Réel. Fils de marchands israélites et descendant des marranes, le jeune Spinoza reçut une brillante éducation qui l’amena à considérer de plus près
les traditions et les textes sacrés judaïques. Doté d’une vive intelligence et d’une hardiesse d’esprit saisissante, il s’interrogea sur l’esprit de ces textes en se basant sur ses propres
principes et en suivant ses propres convictions. C’est en raison de sa liberté de pensée qu’il fut excommunier par le Consistoire en 1656. Il se fit donc polisseur de verre et vécut dans la
plus complète indépendance.
Afin de dénoncer cette répression que fait peser le politique et le religieux sur les sociétés, il écrira son ouvrage intitulé, Traité théologico-politique, en 1670. Dans cet ouvrage, Spinoza lie son rationalisme religieux à un libéralisme politique. L’ensemble de son œuvre est imprégné par une volonté d’apporter des solutions aux problèmes provoqués par l’aliénation passionnelle, politique et religieuse que subissent les Juifs et les Chrétiens de l’Europe d’alors.
La superstition comme moyen d’aliénation des foules
Dans son ouvrage intitulé, Traité théologico-politique, l’auteur explique ce qu’il entend par superstition et cela en faisant remarquer la façon dont réagissent les êtres humains devant la fortune. Ensuite, il démontre que les autorités politiques et religieuses exploitent impunément la tendance naturelle des foules à se laisser convaincre par des superstitions de toutes sortes et, particulièrement, celles formées par la religion. Enfin, son raisonnement l’amène à poser la thèse que son Traité veut démontrer, concernant la liberté de penser dans le cadre d’une libre République.
Cela dit, Spinoza amorce sa préface en développant sur les origines de la superstition, comprise comme une conception - non fondée sur des principes rationnels - qui permet aux individus d’une même collectivité de donner un sens à leurs actions et à leur environnement en ayant recours, notamment, à des rituels religieux. Ce dernier estime que l’esprit humain, porté par son imagination à convoiter avec excès des biens incertains de la fortune, vacille, perpétuellement, entre la crainte et l’espérance. En effet, étant donné qu’aucun Homme n’est en mesure de prévoir ce que l’avenir lui réserve, et que, malgré cela, la plupart d’entre eux désire que les circonstances leur soient toujours favorables, et craint, par le fait même, qu’elles leur soient fâcheuses, l’âme humaine est encline à s’abandonner aux plus extrêmes crédulités.
L’auteur veut prouver à travers cette argumentation que la crainte notoire que ressent l’être humain devant l’inconnu le rend inconstant et alimente sa crédulité. En d’autres termes, les superstitions s’inspirent principalement des angoisses de l’imagination, qui incitent les être humains à souhaiter vainement que la fortune exauce leurs vœux et leurs desseins les plus puérils. Ainsi, Spinoza stipule que les « hommes ne sont dominés par la superstition qu’autant que dure la crainte ».
Il poursuit sa réflexion en spécifiant qu’attendu que la crainte est un sentiment partagé par l’ensemble des individus, tout esprit est naturellement porté vers la superstition. Il rajoute que celle-ci est inconstante et s’exprime sous différentes formes, puisqu’elle est déterminée non pas à partir des exigences de la Raison mais selon les caprices de la Passion, eux-mêmes divers et changeants. De sorte que ce manque d’esprit critique et cette frivolité dans le jugement mènent les esprits vulgaires à se laisser prendre facilement par n’importe quelle superstition qui se présente à eux, à la laisser tomber aussitôt qu’ils en trouvent une autre qui satisfait leur besoin de nouveauté, et ainsi de suite. L’auteur veut montrer par là que cette inconstance de la superstition rend les foules faciles à manipuler et à embarquer dans toutes sortes de périls, comme en témoigne les guerres au nom desquelles beaucoup sacrifient leur vie.
De ce fait, l’auteur fait observer que le moyen privilégié pour dicter la conduite aux foules est la superstition, et que les autorités politiques, par l’entremise des croyances religieuses, l’exploitent impunément afin de s’assurer la soumission des gens qu’elles gouvernent. Ainsi, il explique que le système monarchique a doté la religion d’un dispositif et d’un ensemble de pratiques ayant comme but de lui donner une valeur sacrée aux yeux des gens. De cette façon, les rois s’assurent leur fidélité, puisque, en règle générale, une multitude profondément croyante suit à la lettre et avec un respect exemplaire les commandements divins, dont, bien entendu, les institutions religieuses sont les porte-paroles. En somme, Spinoza reproche aux monarchies non seulement de « tromper les hommes et de colorer du nom de religion la crainte qui doit les maîtriser », mais aussi, de les aliéner à un tel point qu’ils en arrivent à lutter pour leur propre esclavage comme s’il s’agissait de leur salut.
L’ouvrage dans son ensemble, n’a pas perdu de sa valeur malgré les siècles écoulés, étant donné que Spinoza a été l’un des premiers à proposer la laïcisation de l’État en vue d’ouvrir la voie vers l’effort scientifique et le savoir. En effet, lui et certains de ses contemporains, dont Descartes, se sont aperçus qu’il était impératif de dégager la pensée des préjugés, religieux et autres, qui pèsent sur la Raison, afin de favoriser une compréhension rationnelle du Monde. Autrement dit, ils ont cherché à libérer la réflexion scientifique et philosophique de toute autorité religieuse ou politique. C’est justement cette attitude de détachement par rapport aux croyances et aux connaissances admises comme indéniables par les élites de leur ère qui leur confèrera leur statut de pionniers de la pensée moderne.
De plus Spinoza va encore plus loin que Descartes, en ce qui concerne la religion, car il en fait un compte rendu, indiquant ainsi en quoi elle se base sur des faux préceptes; il nie aussi le traditionnel dualisme qui oppose l’âme et le corps, Dieu et le Monde. Pour lui, tous les phénomènes sont déterminés, à partir, et dans le cadre, de ce grand ensemble nommé la Création, et ne peuvent être expliqués par rien qui lui soit extérieure. Cela dit, tout converge vers cette Unité : il y a un Monde, Une Nature, Une Réalité. Par conséquent, puisque «l’ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l’ordre et la connexion des choses », il incombe à l’être humain de comprendre les lois qui déterminent son propre fonctionnement et celui du Monde. Cela afin que l’espèce humaine puisse développer son potentiel intellectuel et, ainsi, accroître sa puissance de vie. Il va sans dire que cette vision se reflète dans le Traité Théologico-Politique étant donné que l’auteur critique justement les détenteurs du pouvoir de faire croire aux peuples que la connaissance des phénomènes est régie et connue par Dieu seul et que, par conséquent, ils ne peuvent y accéder.
De ce fait, ce texte permet de cerner une des causes qui a déclenché, dans les sociétés modernes, le processus visant à séparer l’État de la religion : la remise en question par les peuples de leur propres chaînes, les superstitions. On voit donc que l’évolution historique des connaissances et des croyances permet à l’être humain de se libérer petit à petit de certains de leurs préjugés. Libération salutaire car elle favorise la maîtrise tant de sa nature que celle de la Nature. Effort visant, selon Spinoza, à atteindre la nature humaine supérieure, qui est « la connaissance de l’union de l’âme humaine avec la nature tout entière ». Notons cependant que la « crédulité constitue notre état normal » et que « nous possédons tous une petite dose d’esprit critique pour les choses de notre métier, mais hors de cette horizon circonscrit, nous n’en manifestons généralement que d’assez faibles traces » (Le Bon), et que, par conséquent, nous avons une forte propension à nous contenter d’idées "inadéquates" et pas toujours très favorables à notre épanouissement intellectuel et affectif.
Bref, le caractère même de l’humain
rend difficile l’atteinte de tout Idéal de société et ce,
malgré toute la bonne Volonté et les bonnes volontés
manifestées depuis des siècles et des siècles.
Amen !
